Plûme

Il était une fois un vilain petit canard avec des dents. Un jour, le vilain petit canard avec des dents alla rendre visite non pas à sa mère-grand, mais à ses cousins éloignés.

Ils habitaient très très loin. Le vilain petit canard avec des dents avait tout de même envie d’aller voir ses cousins bien qu’il sut que d’affreuses ampoules tortureraient ses pattes avant même d’arriver. Pour la plupart, c’était la première fois qu’il les rencontrait. Le vilain petit canard avec des dents était heureux de retrouver ses cousins qui partageaient avec lui cette caractéristique assez rare chez les canards, le fait d’avoir des dents. Dont la transmission est génétique. Sa famille, même éloignée.

Quelle joie de rencontrer enfin d’autres canards dentés ! De passer du temps avec eux, les découvrir …

Mais. Il y a un mais.

Leurs plumes étaient si belles. Tantôt vertes, tantôt blanches, parfois oranges. Certaines étaient irisées. Leurs pattes palmées étaient si drôles. Cela plaisait beaucoup au vilain petit canard avec des dents. Cependant ses pattes à lui, ainsi que sa robe, ne paraissaient pas attirer la bienveillance de tous ses cousins. Oh de la plupart, si, mais il sentait bien que ses pattes et sa robe posaient un problème.

Enfin la principale difficulté était que ses cousins se plaisaient à une vie de groupe qui lui échappait complètement. Le vilain petit canard avec des dents n’avait jamais eu la vie en communauté facile, mais ça se comprend. Les autres canards le regardaient de travers à cause de ses dents. M’enfin là, il se retrouvait avec d’autres canards dentés, ses cousins éloignés, et ne savait pas si son incapacité à se sentir à l’aise dans un groupe relevait de l’habitude, de la paranoïa, d’un besoin de solitude frisant le pathologique, ou d’un réel rejet de la part de certains de ses cousins.

Il eut envie de partir. Il eut envie de rester. Il se sentit de plus en plus «pas à sa place» parmi les canards qui se plaisaient à patauger dans une mare ou à voler ensembles. Oh il avait grand plaisir à passer du temps avec ses cousins dentés, mais pas tous à la fois. Et puis mettre les pattes dans de l’eau, ou s’élever dans les airs, non mais quelle idée ?

Tous les autres canards semblaient tellement s’amuser et ne pas être en prise avec ces sentiments partagés.

Au gout du vilain petit canard avec des dents, il faisait trop froid, trop humide, les bords de la mare familiale étaient trop carrés bien que très bien aménagés.

Le vilain petit canard avec des dents se sentait de plus en plus seul avec ses cousins qui pourtant étaient si proches de lui comparés à tous les canards dépourvus de dents qu’il avait connu jusque-là.

Mais il ne caquetait pas comme les autres malgré tous ses efforts.

Et puis un jour, le vilain petit canard avec des dents vit sur son iphone qu’il avait un appel en absence et un message [ne me dites pas que vous n’avez jamais vu un canard pourvu de dents en train de jouer avec son smartphone, je ne vous croirais pas].

Le message émanait d’une petite voix qui était ce qu’il y avait de plus précieux pour lui. Celle de son petit caneton.

«Miaouuu» disait en substance le message, tel une complainte. [Ce qui veut dire «Maman, c’est quand que tu rentres ?»]

Son sang ne fit qu’un tour.

Le vilain petit canard avec des dents prit ses clics et ses clacs, expliqua maladroitement à quelques-uns des autres canards qu’il avait décidé de retourner chez lui.

Il avait peur que ses cousins soient fâchés d’un départ précipité, sans explications, alors même qu’il n’avait pas fait preuve d’enthousiasme lors des jeux de vol ou de baignade avec eux. Il se dit que ses cousins ne voudraient plus de lui.

Mais son cœur lui disait de rejoindre son petit caneton dont la voix résonnait à présent dans sa tête comme un impératif tord-boyaux.

Alors le vilain petit canard avec des dents pris son baluchon et rentra chez lui.

En chemin, il réalisa deux choses :

– En fait il n’était pas un canard. Il était un chat. D’où les pattes si différentes et pas du tout palmées, d’où ces plûmes si bizarres qui en réalité étaient des poils [le premier qui fait un commentaire sur le fait que le vilain petit canard avec des dents ne fréquente pas suffisamment son esthéticienne …]. D’où le fait qu’il n’ait jamais réussi à caqueter convenablement. D’où son sens inné de la solitude, son gout pour les rencontres et les relations en petit comité mais son allergie aux rassemblements familiaux. D’où son incapacité à voler, son manque d’entrain pour nager en eaux froides, etc.

– Ses cousins non plus n’étaient pas des canards. Certains étaient des girafes, d’autres des lamas, oui il y avait bien un ou deux moutons, il y avait aussi des lions, des gazelles… Et même trois ptérodactyles (2 mâles et 1 femelle). À posteriori la plupart semblaient savoir qu’aucun n’était canard, mais tous semblaient jouer le jeu, comme ces animaux qui au cirque apprennent à faire des numéros sur lesquels on peut s’extasier mais qui ne sont pas leur nature profonde.

Mais les chats n’ont jamais été capables d’apprendre le moindre numéro [à part le 15 pour filer leur bilan à la régul].

Et les mères-chats, lorsqu’elles entendent leurs petits miauler, se précipitent à la rescousse de leur progéniture, au risque d’affronter les plus terribles canidés munis de jumelles sur les bords des sentiers.

En retrouvant son chaton, le vilain petit canard avec des dents eut une pensée pour ses cousins, espérant qu’ils s’amusaient bien et qu’ils ne lui tiendraient pas rigueur d’avoir décidé d’aller user de sa langue râpeuse pour réconforter son petit plutôt que d’imiter très passablement le «coin coin» qu’il n’avait jamais su prononcer.

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7 commentaires pour Plûme

  1. Casque Houille dit :

    Voilà un billet comme je les aime !

  2. wain" dit :

    voilà un chaton qui ne doit pas s’ennuyer quand sa maman lui raconte des histoires du soir façonnées à sa manière 🙂

  3. medgedelouest dit :

    Très joli billet. Tu sais, t’es peut-être un chat avec un bec denté. C’est intrigant, ça peut être effrayant. Mais si on passe au dessus de ça on peut accepter ton besoin d’isolement et le fait que tu ne sois pas dans le rang. C’est ce qu’on aime sur ton blog, ton côté électron libre. Et tu dois pas être très différente de ce que tu écris!

  4. Fleur dit :

    c’est une histoire d’ornithorynque !!!

  5. Séchaud jean jacques dit :

    Mon chat à moi à des numéros très au point pour me faire faire ce qu’il veut

  6. docmamz dit :

    Non effectivement, probablement que personne n’est un canard dans l’histoire. Et tout le monde n’aime pas forcément barboter, certains plus longtemps que d’autres sûrement.
    Mais tout le monde a des dents, et rien que pour ça, c’est sympa.

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