JR & les croquettes

Dallas, ton univers impitoyable … Allez, suite du feuilleton.

Previously on «Une journée de SMUR» : Bouclette, Miss Choc et Adré font équipe pour sillonner le département à la recherche de vies en péril. Le matin, elles ont sauvé la vie d’un homme qui avait eu la mauvaise idée d’occlure une de ses artères coronaires, et pire encore de faire l’arrêt sur troubles du rythme. (Veni, vidi, vici). Miss Choc, étudiante, 1ère garde, avait bafouillé / bredouillé au moment d’appliquer les palettes sur le thorax de ce patient et Bouclette avait volé à son secours. Puis, en fin de matinée, notre équipe avait été d’une diplomatie mesquine avec un patient, et ce avec l’aide fortuite d’une star locale et internationale (voire intergalactique) de la cardiologie. [bah oui, faut vendre un peu. Si je vous dis que le type est même pas reconnu par sa boulangère, ça le fait pas, d’autant que ça serait pas vrai.] (Un gars, une garce)

[Générique de début d’épisode, voix tonitruante et musique idoine]

C’est ainsi que notre équipe se délecte d’un repas relevant de la tentative d’empoisonnement avec préméditation, suivi d’un breuvage qui a la couleur du café, qui a l’emballage du café, le prix du café, mais dont l’absorption ferait convulser / fibriller / peu importe, mourir quoi, un amateur véritable de café. M’enfin avec 50% de sucre et bu sur la terrasse du SMUR, en équipe, ça deviendrait presque ma madeleine (moisie) de Proust.

Quand tout à coup retentit le ding-dong.

[Z’avez vu, c’est comme dans les séries mais en bien plus mauvais, y’a un suspense de folie] [D’ailleurs si j’étais vraiment une chagasse, je m’arrêterais là pour vous laisser mariner qq jours … Gnark gnark gnark]

Alors oùkonva et surkoicékonva ? On va pas méga loin mais pas à 2 minutes de l’hosto non plus, sur un arrêt. Ah.

Mr Jéleutroubduritmdenlapo [je vous rassure, avec un nom pareil, ça n’est pas un ressortissant national] est avec une vingtaine de ses amis, tous médecins, tous aussi pas-ressortissants-nationaux que lui, sur un terrain d’un sport prolétaire verdoyant et ponctué à 18 endroits. Ce brave homme à la carrure je-me-fâcherais-pas-contre-de-peur-qu’il-m’en-colle-une d’age 45eunaire environ, profitait de cette belle journée, quand tout à coup il s’est effondré au sol.

[Intermède enseignement]

Alors, vous êtes médecin, et un de vos amis fait brutalement un arrêt cardiorespiratoire sous vos yeux ébahis. Que faites-vous ????

Vous massez. Vous alertez les secours. Etc, etc. On est d’accord.

[Fin de l’intermède pédagogique]

Bon et ben là, non. Sont médecins mais devant un arrêt, leur attitude thérapeutique d’urgence se limite à la contemplation. Or, j’ai plus les références biblio en tête, mais je ne crois pas qu’un seul papier ait démontré la supériorité de la contemplation sur la pratique du massage cardiaque externe dans la prise en charge de l’arrêt cardiorespiratoire de l’adulte, en termes de survie.

Heureusement, dans ce lieu de perdition prolétarienne, il y a un mec qui aperçoit la scène, et qui est réanimateur. Local du cru. Raison pour laquelle, en direct, le Démon de la Connerie m’intime de l’appeler Lustucru. Donc Lustucru se précipite, en approximativement 12 millièmes de secondes identifie l’arrêt, débute instantanément le massage cardiaque, tout en faisant appeler le 15 et en se faisant apporter le défibrillateur semi-automatique (DSA) de la structure.

Le SMUR-dont-bibi et les pompiers roulent, le DSA est branché, 3 chocs sont effectués entrecoupés d’un massage cardiaque lustucresque d’excellente qualité, et ô joie le cœur de Mr Jéleutroubduritmdenlapo se remet à battre suffisamment pour assurer un bon pouls et même une tension correcte. Les pompiers arrivent un peu avant le SMUR et se positionnent autour du patient.

C’est là que nous arrivons.

Bibi, en mode j’ai-pas-encore-absorbé-mon-café-et-j’ai-été-déclenchée-sur-un-arrêt, pas du tout du tout dans la contemplation donc, se précipite vers le patient, pour ouïr le bilan pompiers tout en mettant les doigts en regard de l’artère radiale du monsieur, étant donné que mon regard a d’emblée capté que 1) personne n’était en train de le masser alors que les pompiers sont sur place = il est pas en arrêt, 2) tiens d’ailleurs il ventile, c’est bien ce qu’il me semblait aussi. Les pompiers m’apprennent que donc : arrêt brutal, pas massé par la vingtaine de pèlerins me marchant déjà quasiment dessus, massé par un médecin du cru, choqué 3 fois, récupéré.

Ah, et il est où le médecin du cru qui a sauvé le patient ? Parti. Nan pas comme un voleur. En fait, il m’a vu me précipiter vers le patient et les pompiers. Sait que nous ne nous connaissons pas encore. A croisé Bouclette, mon infirmière, [ah oui au fait, pour les trolls qui commencent à me fatiguer à propos de l’emploi du possessif «mon infirmière» : 1) voui c’est ma mienne et puis c’est tout 2) sachez que dans une équipe tous parlent des autres membres en utilisant le possessif, suis donc «son toubib»], et comme ils se connaissent [à cause des fusilli, probablement] il lui a fait des transmissions rapides et puis il est parti. Et pourquoi ? Parce que le mec sait qu’en préhospitalier, la multiplication des cerveaux nuit à l’efficacité de la prise en charge. Ça fait perdre du temps. [Il est pas sensé savoir que je suis anencéphale] Il veut pas me gêner dans mon taf, non pas par sympathie envers moi, mais pour le bien du patient, et je le comprends. Il sait que je dispose de toutes les informations et a of course attendu que je sois là avec mon équipe.

Donc voilà. [Et là, si j’étais une chagasse …]

Mr Jéleutroubduritmdenlapo ventile, a un bon pouls, est rose, mais est Glasgow planche. Alors si son activité cardiaque avait réapparu dans la minute précédente, je lui aurais bien laissé une chance d’ouvrir les yeux, m’enfin là, c’est pas le cas, donc je décide de l’intuber. Pendant que Bouclette perfuse et prépare les drogues (eto-celo puis mida-suf), Miss Choc est chargée de scoper ce brave homme, de lui faire un ECG parce que quand même c’t’histoire-là pue la coronaropathie aigue, et Hulk notre ambulancier (ainsi nommé parce qu’il en partage le gabarit, mais pas la couleur, rassurez-vous) dispose le matériel tout en assurant à ma demande l’éloignement d’au moins quelques centimètres des amis-médecins-qui-n’ont-pas-massé-ni-alerté mais qui arrivent néanmoins très bien à s’interposer entre la poche «matos intubation» et moi, alors qu’elle n’est qu’à 50 cm de moi.

On s’entend à peine au milieu de ce brouhaha mi langue-inconnue mi anglais, et l’ECG montre un bouchage artériel coronaire comme-ça-me-surprend-ça-alors. Hulk a réussi à dégager 5 amis-non-masseurs, à en éloigner de 3 mètres 5 autres, et j’en ai encore une dizaine sur les épaules.

Eto, célo, laryngo… J’y vois rien. Pas seulement à cause de l’astre solaire. J’y vois rien de chez rien. Bordel.

[Et là, si j’étais …]

Qu’à cela ne tienne, bougie ! [Y’a que pour intuber que ça me vient à l’idée, une bougie en plein soleil] [C’est pas moi, c’est le Démon de la Connerie]

La bougie passe, je sens pas les anneaux trachéaux faire tac-tac-tac dessus mais Bouclette sent la bougie passer sous ses doigts posés sur le cou du patient, et puis je bute à une distance raisonnablement compatible avec la carène. Je mets le tube. Je ventile à l’ambu. J’entends les commentaires des amis-qui-massent-pas-mais-critiquent, qui émettent des doutes sur le positionnement de la sonde. Dis à Hulk de les faire dégager avant que j’en prenne un par le col pour lui administrer ce qui reste de célo dans la seringue.

Il arrive à en éloigner 1 ou 2 de + tandis que les autres se rapprochent encore, du genre y’en a un dont la tête est à 30 cm de mon épaule, et qui baragouine dans une mélange linguistique dont seule la portion anglaise m’est accessible que la prise en charge ne lui convient pas (euphémisme +++).

Brutalement la sat chute et le patient vire de couleur. Merde. Je démonte l’ambu de la sonde d’intubation, saisi une sonde d’aspiration montée sur la machine appropriée [j’ai déjà dit «idoine» plus haut, alors snif, je vais pas abuser de ce mot que j’adore], j’aspire … ça force…. et remonte un truc qui ressemble à une croquette pour chat prémâchée. La sat remonte et la couleur rosée revient aux joues du patient.

Quelques minutes après, rebelote. Et cette fois, je continue d’aspirer ce qui me permet d’extraire 3 croquettes successives de la sonde d’intubation, croquettes dont le diamètre et la consistance sont idéaux pour boucher ladite sonde. J’imagine qu’il avait mangé des croquettes pour chat, qu’en faisant l’arrêt il avait inhalé son vomi croquettesque, tout ça.

Le seul souci, c’est que se cumulent plusieurs détails qui me font douter, de là jusqu’à un débriefing plusieurs jours après, du positionnement endotrachéal de la sonde d’intubation.

– First je ne l’ai pas vue y aller.

– Deusio les blaireaux amis du patient répètent inlassablement que la sonde est dans l’œsophage, et malheureusement je comprends l’anglais.

– Troisièmement certes y’a une auscultation qui dit que ça va ; une couleur du patient qui dit que ça va (entre 2 croquettes qui bouchent) ;  Bouclette a senti la bougie sous ses doigts ; j’ai buté que ce soit avec la bougie qu’avec les sondes d’aspi, toujours à la même distance qui est clairement caréno-compatible ; mais j’ai pas de capno pour des raisons de scope habituel en maintenance et de scope de remplacement dont le module capno fonctionne pas. Or sans courbe de capno, …

– Quatrièmement en dehors des variations inhérentes à la présence de croquettes obstructives, la sat joue à refléter des conditions microcirculatoires altérées [je rappelle que le type a fait un arrêt sur infarct, donc rien de méga étonnant] plutôt que de se contenter de m’apporter des informations strictement relatives à la ventilation.

– Cinquièmement, à l’époque, ça fait pas du tout longtemps que je smure, je doute donc énormément [+ que la partie salvatrice que je tache de conserver], j’ai pas encore mon nom sur le papier à en-tête du service [mais j’ai déjà mon pseudo dans l’ampoulier, en version 10mg et 1mg, mouahahahaha blague idiote].

– Sixièmement vous verrez après. [Dallas, …]

Bref, on finit par charger le-patient-le-scope-le-respi-les-pousses-seringues-l’oxygène dans le VSAB garé à 50m, tout ça n’est pas lourd du tout, le service d’ordre est toujours indispensable, mais y’en a pas un parmi les tendres amis du patient qui nous aiderait.

Et c’est là que le patronyme de Mr Jéleutroubduritmdenlapo prend tout son sens.

Miss Choc est à hauteur du buste du patient, tenant le scope sur lequel elle a les yeux rivés. Bibi est à la tête, les doigts en regard de la carotide, les yeux sur le visage dont la couleur se révèle le meilleur des monitorages hémodynamico-ventilatoires à disposition.

«J’ai plus de pouls» dis-je brutalement en levant les yeux vers le scope.

«Il fibrille» dit Miss Choc avant que les mêmes mots n’aient atteint mes lèvres.

«Tu le choques», répondis-je à l’étudiante.

«Écartez-vous» bvvvvv schpoum ! Rétorquait la demoiselle, qui depuis la défibrillation pas osée du matin, avait revu dans sa tête toute la séquence gestuelle.

Et hop, instantanément, joues roses, rythme sinusal, et pouls très bien frappé, tellement bien que je vois pas pourquoi je me fatiguerais à faire les 2 minutes de massage post-choc. Par contre on va faire la cordarone que j’avais oublié dans le merdier ambiant quelques minutes plus tôt. [Pour ce qui est de l’aspirine et de tout le tintouin thérapeutique de l’infarctus, je suppose que je l’avais fait, mais je ne peux pas vous le jurer étant donné que mes souvenirs ne se sont pas focalisés là-dessus]

Nous démarrons. À vol d’oiseau l’hôpital n’est pas méga-loin, mais sur 4 roues dans un véhicule rouge escorté d’un véhicule blanc lui aussi équipé de 4 roues, y’a un peu beaucoup de virages, donc ça se fait pas en 5 minutes non plus.

Pendant le transport, la séquence pas-de-pouls-fibrillation-au-scope-choc-reprise-d’un-excellent-pouls se reproduit … Miss Choc, qui tremblotait lors de ses 3 premières châtaignes, prend peu à peu de l’assurance. Selon les cas, c’est soit mes doigts, soit ses yeux, qui détectent les premiers la nouvelle occurrence rythmico-orageuse, ce qui donne à l’oral : «pas de pouls» «il fibrille» «tu le choques» ou «il fibrille» «pas de pouls» «je le choque».

Et à chaque fois, c’est pareil, pendant 3-4 minutes, tout va bien, et puis subitement Mr Jéleutroubduritmdenlapo fibrille, est choqué, et son cœur se remet à assurer une hémodynamique excellente. Au total, je pense que mon externe a choqué une bonne quinzaine de fois. Soit plus en une seule intervention que beaucoup de médecins durant la totalité de leurs études. Un peu plus tard dans la journée, nous avons croisé les mêmes pompiers, et celui qui avait conduit le VSAB et donc n’avait pas eu loisir de trop communiquer avec nous, la reconnaissant, lui dit «Ah, mais vous êtes l’externe qui choque, n’est-ce pas ?». Vous comprenez maintenant pourquoi je l’appelle Miss Choc.

Sixièmement. Bah oui, je vous avais promis un sixièmement, je vois que personne ne suit, ça fait plaisir.

Arrivés au déchoc qui se situe pas loin de la table de coro sur laquelle faudra aller déboucher la vilaine artère, je donne mes transmissions au médecin, et commence par lui dire que je ne suis pas certaine de la bonne position endotrachéale de la sonde d’intubation, parce que ci parce que ça, et que je veux bien qu’elle checke. Se saisissant d’un laryngo, ma consœur cherche … mais n’y voit pas plus que moi in-situ-dans-l’octodéca-gruyère, et ne peut donc pas savoir si la sonde est dans les voies aériennes ou merde. Comme pendant ce temps Mr Jéleutroubduritmdenlapo refibrille, qu’il est massé, que le scope du service (qui lui a une capno) n’a pas encore pris le relais du mien, etc etc, elle se saisit d’une sonde, d’une bougie, extube le patient, et le ré-intube à la bougie. Là le scope du service a enfin fini de s’allumer, la capno est branchée, et sa courbe indique la position adaptée de la sonde. Ce qui par retransmission des informations médicales téléphonarabesques, donnera «le SMUR avait chié l’intubation et le patient a été correctement intubé au déchoc».

Oui mais. «T’aurais jamais pu le tenir 40 minutes vivant si t’avais été dans l’œsophage.» Ni avoir une sat certes fluctuante selon l’hémodynamique / les croquettes, tout ça, mais régulièrement entre les épisodes croquettes ou fibrillation, supérieure à 90.

Of course, bon sang mais c’est bien sûr, évidemment que j’y étais, contrairement à ce que les chouettes amis du patient n’avaient pas arrêté de me répéter. Parce qu’entre le moment où j’ai gonflé le ballonnet et le moment où il a été extubé-réintubé-aussi-sec-mais-à-l’aveugle-aussi au déchoc, se sont écoulées 40 minutes de galère croquettesque, de galère brancarderesque, de galère rythmico-orageuse, etc. J’aurais jamais pu le tenir.

C’est cet argument, plus que tous les autres cités plus haut, qui m’a rassuré. Soit plusieurs jours après l’intervention, lorsque j’en ai parlé à un pro du tube bien-mis-ou-non.

M’enfin quelle idée de bouffer des croquettes pour chat.

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2 commentaires pour JR & les croquettes

  1. Docloulou dit :

    Les anciens (d’avant la capno) recherchait une résistance lors d’un test d’aspiration rapide (seringue 50cc) en cas de doute. Si présente = oesophage (qui se collabe).
    M’enfin, j’ai jamais essayé (ma capno était toujours là quand j’en avais besoin -ouf-).

  2. Trubli0n dit :

    En lisant le texte, j’ai pensé exactement à la même chose :). Ceci dit, j’y ai déjà fait appel et la seringue de 50 (embout conique donc) fonctionne très bien. Les amerloques ont d’ailleurs un bidule spécifique. C’est une poire à embout conique destinée au même usage.

    Sinon, je n’ai pas « mon » médecin ni ne suis « son » infirmier. Je suis un troll 🙂 . Même si ce n’est qu’un tic de langage je ne m’y fais pas. Il reste une notion de possession.

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