La vitesse de la balle

Y’a ceux où faut envoyer parce que c’est comme ça, par exemple une personne inconsciente qui à l’arrivée de l’ambulance privée ou des pompiers n’est pas reveillable, la traumatologie où le patient n’est pas brancardable en l’état et pour lequel l’équipe va faire une analgésie de cheval sans qu’il y ait de lésion vitale, etc. Bon ceux-là on envoie mais sans creuser l’ulcère en attendant.

Quand je dis «on envoie» je parle de dégainer la cartouche la plus sophistiquée, le must du CRRA : le déclenchement d’un SMUR, qu’il soit terrestre ou héliporté.

C’est comme tout en médecine : je crois qu’on a chacun son vécu du truc. Ça diffère entre chaque praticien, et en plus ça diffère selon les cas, c’est à dire les patients et les situations. Ça fait pas des lustres que je régule, et je ne doute pas que ça évoluera. Ma façon de vivre ça.

En dehors de ces cas, ceux cités plus haut, où somme toute le patient n’est pas seul, y’a déjà pompiers ou ambulanciers sur place, voire un médecin ou un infirmier (mâle ou femelle) qui est là par hasard ou justement parce qu’il s’agit de son patient, où il n’est pas question d’instabilité vitale immédiate pour laquelle seule l’équipe médicale du SMUR disposera du matériel ou des médicaments appropriés, donc en dehors des cas où certes faut une équipe mais enfin le patient va pas passer l’arme à gauche tout de suite là maintenant, le temps de trajet du SMUR, c’est dans ma tête comme une balle, au tennis j’entends, avec un ralenti interminable.

Dans ce que le patient dit, dans le ton de sa voix, dans son impossibilité à aligner plus de 3 mots sans reprendre son souffle, ou dans les éléments qui sont donnés par les différentes personnes sur place, y’a un ou plusieurs trucs, parfois touchant plus au réflexe sous-cortical qu’à l’evidence-based-medicine, qui fait que d’un clic, pim départ SMUR. De cet instant-là, à la voix qui dit en radio «SAMU de véhicule X, c’est notre arrivée sur les lieux» ou mieux au moment où le nom du médecin de l’équipe s’affiche parmi les appels entrants pour passer son bilan, entre les deux c’est un ralenti interminable. Parce que j’ai peur qu’ils cannent. Qu’ils n’aient pas le temps que l’équipe soit là. Le pire du pire, bien sûr, c’est quand on a une forte présomption de gravité, et que le patient est tout seul chez lui.

Mettons-nous d’accord, les amis : j’ai jamais dit que ce flip m’était insupportable. Non. Je ferais pas ce métier si j’aimais pas avoir ces petites frayeurs, au fond. D’autant que je me sens beaucoup plus à l’aise avec ça qu’avec la prise en compte, au téléphone, d’une situation de conflit familial. Ne serait-ce que parce que j’ai bien mieux l’impression de pouvoir aider les gens dans ce qui relève de l’aide médicale urgente que dans un souci d’ordre psychosocial.

M’enfin oui, quand j’envoie une équipe, j’ai un peu la trouille. Pour le patient. C’est d’ailleurs pour ça que j’envoie. Se démasque alors une deuxième «angoisse» (bien que le mot soit fort mais là, je sors de garde, donc veuillez excuser ma pauvreté lexicale), c’est qu’une équipe dehors, ça m’en fait une de moins sous le coude. Et j’en ai pas 30 000 à disposition. Parfois, j’ai été une vilaine fille, j’en ai déjà fait sortir. D’autres fois ce sont mes collègues qui participent avec moi à la découverte départementale sans cesse renouvelée par de jolis véhicules blancs équipés de gyrophares, ou de pales. On est jamais à l’abri des deux arrêts consécutifs au moment où le garage est vide, et là … Donc voilà, non seulement je flippe pour le patient qui attend les secours, mais aussi pour les patients potentiels qui pourraient appeler la minute suivante.

C’est comme ça, je le vis plutôt bien merci c’est gentil de vous préoccuper de ma muqueuse gastrique, mais je peux pas m’empêcher de penser «pourvu qu’il ne canne pas avant qu’ils arrivent».

C’est la partie flipo-grisante du siège soi-disant à super-pouvoirs. Ouais, on peut faire partir un engin volant qui coûte encore plus cher en carburant que l’équipe, on peut. Et trouver que décidément, même un hélico, ça va pas assez vite.

[Velléités pédagogiques subites s’expliquant probablement par une hypocaféinémie]

Prenons l’exemple de la douleur thoracique.

Motif d’appel fréquent, motif d’intervention fréquent aussi. Grosso modo, l’idée la plus basico-régulatrice est de savoir si il ne se passe pas quelque chose de vilain dans une artère coronaire. Après, pour les étudiants qui me lisent, ça veut pas dire que l’ulcère qui pète, la dissection, le pneumothorax, etc, on s’en inquiète pas. Plus toutes les raisons non graves d’avoir mal dans la poitrine.

Y’en a 2 sortes, pour moi. Parmi ceux où «j’envoie». Qui parfois s’intriquent.

Y’a les patients qui prononcent plein de mots clés magiques. Terrain, facteurs de risques, antécédents, typologie de la douleur, irradiations, signes d’accompagnement, toussa. Pas plus tard que cette nuit, patiente dyspnéïque, âgée +++, au domicile avec amie de son âge. Parle avec difficultés tant elle est gênée pour respirer (la dyspnée audible au téléphone est un des rares trucs objectivement accessibles au bout de la ligne). Je demande si elle a mal quelque part. «Oui, ça me serre [mot magique !] dans toute la poitrine [mot magique !], mais cette fois-ci pas dans le bras [mot magique ! car signifie a déjà eu douleurs coronariennes], et puis j’ai des sueurs partout aussi [mot magique !].» N’en jetez plus, pim clic départ équipe SMUR. Tous ces mots clés, avec le terrain et la dyspnée franchement audible, faut pas non plus abuser de mon sang froid. Non mais.

Et puis y’a ceux pour lesquels j’envoie sans vraiment savoir pourquoi. Exemple véridique : un jour, une jeune femme appelle, pour un ami qui dit avoir mal dans la poitrine. Il a 40 ans. Il a des nausées. Il est tout pale. [Si on envoie sur tous les patients pales qui ont des nausées sans plus d’éléments que ça, ils vont en faire, les SMUR, du malaise vagal…] Et comme il avait mal il a pris une douche, pensant que ça le soulagerait. Que nenni, il a encore mal. Et je l’entends derrière s’adresser à la dame, avec une voix d’outre-tombe. Et je clique. Donne à la dame la consigne de le surveiller, repos strict, rappelez si quoi que ce soit d’ici que les secours arrivent. Et puis je réalise. Je lui ai même pas parlé, ouhhhh c’est mal, vilaine régulatrice nulle nulle nulle, pas bien. Je sais même pas comment est la douleur, si elle irradie, toussa. Je sais pas non plus si il a des facteurs de risque ou pas. Bon. Voilà un truc régulé à l’arrache, ou plutôt un SMUR déclenché sans passer par la case cerveau. Je téléphone au médecin de l’équipe pendant qu’il roule, m’excusant par avance, lui disant que je ne le sentais pas. La dame rappelle. Il fait un malaise. Mon sang ne fait qu’un tour, j’ai peur qu’il fibrille. [Oui, amis étudiants : le souci des infarctus, en dehors du fait que plus vite on débouche la coronaire et mieux ils se portent, c’est qu’ils peuvent à tout moment faire un trouble du rythme ventriculaire se traduisant par un arrêt cardiaque]. Ouf, il fait juste un passage à vide sur le versant vagal, mais reste conscient, ventile bien. Le SMUR arrive. M’appelle. Magnifique infarctus, phase aiguë, aucun facteur de risque.

Heureusement pour les patients, souvent, leur état n’est pas si dramatique que n’avait commencé à l’imaginer mon démon intérieur du flip. Parfois si. Parfois c’est même pire.

Mais enfin une fois que l’équipe est sur place, ça va. Je sais qu’ils feront tout ce qui est en leurs pouvoirs.

C’est le temps qu’ils arrivent, que chaque seconde dure une minute, chaque minute une heure, comme si la balle de tennis, le SMUR, volait au ralenti. Avec ce sentiment impatient de vouloir immédiatement savoir où elle va atterrir, et comment. Enfin savoir ce qu’il en est, sur place.

Souvent, quand ils appellent pour donner leurs bilans, je me surprends à dire, dès le décroché de l’appel, en mode automatique : «Alors, comment il va ???».

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4 commentaires pour La vitesse de la balle

  1. Casque Houille dit :

    Ah , l’instinct ! Allié précieux du médecin en général , et du régulateur en particulier … Bravo . Et au passage les SMURistes font ce qui est en leur pouvoir , leurs pouvoirs c’est pour les sorciers et autres magiciens…😇

  2. bluerhap dit :

    Une nuit que j’étais de régulation, dans ma caserne nous partagions une chambre avec le collègue qui était de « première » (ambulance médicalisée) – évidemment, je vous parle d’un temps que les moins de 2 fois 20 ans ne peuvent pas connaîtreuh – le téléphone sonne et me réveille. Je prends l’appel, on me passe le patient … Je lui pose quelques questions … Je lui dit qu’on va lui envoyer une ambulance avec un docteur dedans, je rappelle le permanencier pour lui passer la consigne, je raccroche. Comme le patient habitait sur un autre secteur que le nôtre, c’est un collègue d’une autre caserne qui va se déplacer, et mon voisin de lit peut continuer à dormir. Néanmoins, réveillé par le téléphone, il me demande « Qu’est-ce que c’était ?
    – Euh … Aucune idée ! »
    Le trou noir absolu, aucun moyen de savoir sur quoi j’avais envoyé l’ambulance médicalisée, aucun souvenir de ma discussion avec la personne en souffrance à l’autre bout du fil …

    Du coup, je me suis levé, je suis descendu au standard téléphonique attendre fébrilement que le collègue passe son bilan. A ce moment là, tout ce que m’avait dit le patient m’est revenu, et en effet j’avais pris la décision adaptée à ce que disait le patient (une pancréatite aiguë, ça justifie de la présence d’un médecin, ou en tous cas ça le justifiait à l’époque).

  3. Vanyxa dit :

    Je voulais juste vous dire Merci pour tous les posts et anecdotes parce que étant en D4, ca me permet de continuer à penser à l’après ECN, et surtout à renforcer mon idée de faire de la Médecine d’Urgences 🙂 !Et quoi que disent les autres ( cf post précédents) nous ca nous fait toujours autant rêver le SAMU et nos stages sont géniaux, grâce à des gens comme vous! Merci beaucoup!

  4. petit paillasson dit :

    Bonjour. Je ne sais pas par où commencer. Peut être juste par vous dire que je découvre votre blog. Que j’ai tout lu, ou presque. Oui, je l’ai lu en régulation, dans de rares moments de calme entre les tempêtes. Je suis ARM. (Et que vu la masse d’appels en ce moment, j’ai été très très interrompue dans ma lecture, donc que ça m’a pris plusieurs semaines.)
    Je voulais juste vous remercier. Parce que ça me booste. Ça fait du bien, de voir qu’on est pas seule à penser comme on pense. Que d’autres font passer le patient avant leur mauvaise humeur du jour, avant leur côté « je suis dieu », avant leurs doutes. En les écoutant, en les respectant, même si c’est pas toujours facile de communiquer avec gars-tout-bourré-qui-parle-pas-français, pas facile d’expliquer calmement aux SP que peut être le dit-gars il saigne dans sa tête, qu’on ne doit prendre aucun cas à la légère, pas facile de ne pas entendre les commentaires raciste/homophobes des collègues, qu’ils soient ARM, medecins, pompiers ou que sais-je.
    Et vos posts sur le quotidien me parlent aussi. J’y reconnais plein de choses. Ça m’aide, et les gens qui m’entourent (Doudou-d’amour-trop-compréhensif, famille-que-je-ne-vois-plus, amis-débordés-aussi et félidé-oligophrène) vous en remercient.
    Parce que vos articles, jour après jour, m’aident à me rappeler pourquoi je suis là.
    Ça fait un an et demi. Je débute encore, j’apprends encore. Alors oui j’en chie, oui c’est dur, oui j’ai plus de vie. Oui mon SAMU a une ambiance de merde, oui on a aucune reconnaissance. Mais (en partie grâce à vous) je me rends compte que j’aime ce que je fais, envers et contre tout.
    Merci.

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