Possession

Et voilà. Je m’aperçois ici qu’il va falloir créer une nouvelle catégorie d’articles dans ce blog, consacrée aux plaisirs de la régulation médicale.

Ça peut être plaisant de réguler. Avoir le sentiment de répondre à l’inquiétude d’un proche, le rassurer quant aux symptômes présentés de son parent ou de son ami. Savoir détecter au ton de la voix du patient qu’il présente une détresse vitale, sans avoir plus d’éléments  déclencher les moyens appropriés, se dire qu’au fond, c’est grâce à soi qu’une vie a été sauvée. Ça peut être l’enfer aussi. Ou plus simplement le merdier, dont on ne peut pas s’extraire. Tout le monde peut refiler la responsabilité de la merde à autrui. Effet domino, de fil en aiguille, le merdier aboutit plus ou moins directement au CRRA. Là où on ne peut pas des masses botter en touche. Le vide-ordure ultime des responsabilités non assumées ailleurs.

L’histoire suivante pourrait s’appeler «Kafka, sort de ce CRRA». Je vous plante le décor.

C’est le soir, les appels pleuvent, maladies découvertes au 5e jour, détresses vitales immédiates, conditions merdiques car plus de médecins qui se déplacent pour faire des visites, nouvelle convention avec les pompiers décidée par leur hiérarchie qui va à l’encontre totale de l’intérêt du public, ambulances privées toutes occupées, nous nageons dans le bonheur régulateur.

Une ambulance privée appelle, et par malchance tombe sur bibi. Motif : transportent une patiente qui est aussi détenue, et se présentent devant la maison d’arrêt de BledPourri, où manifestement on ne les attend pas. Donc appellent le SAMU. Shit.

D’où viennent-ils ? D’hôpital de BoutDuMonde, ville située à 2h30 de route voire pire. Quelle est sensée être leur destination ? Je cite : «le service spécialisé de la maison d’arrêt de BledPourri-BigVille.» Ok, youpi. Une destination qui n’existe pas, pour une ambulance qui transporte une patiente qui existe. Shit. La maison d’arrêt de BledPourri ne contient qu’une infirmerie, mais en aucun cas un service hospitalier capable de prodiguer les soins à la dame.

Réflexe n°1 de bibi : «Vous devez bien avoir un courrier médical, non ? Bon ben décachetez-le et lisez moi ce qui est écrit.» Dommage. Dans l’enveloppe, pas de courrier médical. Juste quelques consignes de prise en charge infirmière pour des soins locaux de troubles trophiques moches des membres inférieurs. Shit.

Solution émanant du fin fond du cerveau : doivent être attendus à l’unité hospitalo-pénitentiaire de BigVille, qui fonctionne en collaboration avec toutes les maisons d’arrêt du coin, notamment celle de BledPourri. Je note le numéro de l’ambulancier, lui dit que je le rappelle.

J’appelle l’unité hospitalo-pénitentiaire. Après avoir modérément galéré pour trouver le numéro. Un infirmier fort aimable me répond par la négative, nan la dame n’est pas attendue ici. Shit. Et pi font pas d’entrées la nuit, paperasseries administratives compliquées, etc. Compatit. À ma demande, me fournit le nom et le numéro de téléphone du médecin d’astreinte de l’unité pour la nuit.

Abusant du sésame téléphonique qui fait trembler les genoux des interlocuteurs inhabituels, le «Bonsoir je suis le médecin régulateur du SAMU de BigVille», j’intime au standardiste de l’hôpital de BoutDuMonde de me passer «le médecin d’astreinte du service, le cadre de garde, ou l’administrateur de l’hôpital, peu importe, enfin une personne en responsabilité pour tel service» [celui dont je sais être issue la dame]. S’exécute, sonnerie dans le vide, reprend l’appel, se confond en excuses, me passe, à défaut, le service. Tombant sur la petite infirmière qui, mon sésame prononcé, est manifestement terrorisée, je me dis qu’il est inutile d’abattre ma colère divine régulatrice sur cette pauvre demoiselle, et lui demande le numéro du médecin de garde pour le service. Lui demande, juste au passage, si elle connait le cas de la patiente. Oui, trois jours auparavant, elle s’en est occupée. N’est pas au courant du transfert, en tous cas pas des détails précis qui m’intéressent. Me signale juste que son lit, dans le service X, était celui consacré aux prisonniers hospitalisés, que le médecin responsable n’est pas le même, et me donne le numéro du type. La remercie.

Compose le numéro du Dr BientôtMort, qui ne répond pas à son téléphone alors qu’il est d’astreinte, voilà qui ne m’exaspère pas (pour ce que j’en sais il encaisse malgré tout le chèque correspondant à l’astreinte), et laisse un message laconique, précisant que pour me joindre, il n’a qu’à faire le 15, c’est gratuit, et que le SAMU de son département me transférera l’appel.

Je rappelle les ambulanciers. Il me semble qu’on ne peut pas décemment les laisser plantés là, garés devant une prison, avec une dame dans l’ambulance qui a besoin de soins. Leur indique de rouler en direction de BigVille et son service d’Urgences. On se démerdera après.

Appelle le médecin des Urgences de BigVille. Lui dit être désolée, mais que bon voilà le merdier, et voili, et voilà. Il n’est techniquement pas en mesure de refuser, mais me décrit l’énorme difficulté que cela représente pour lui, ce que je peux comprendre, et me propose de plutôt renvoyer l’ambulance et la patiente vers BoutDuMonde, ce qui me parait irréaliste. D’une part parce qu’y’a 2h30 de route, que c’est en soi pourri de faire ça, et qu’à mon humble avis, le lit, à l’hôpital de BoutDuMonde, ça fait longtemps qu’il n’est plus libre.

Pendant ce temps-là, les habitants de mon département continuent de prendre le 15 pour leur meilleure amie, certains d’entre-eux cessent même de respirer, mon corégulateur fait sortir toutes les équipes, si y’a un crétin qui fait un arrêt ça sera à moi d’y aller.

Renvoyer l’ambulance et la patiente vers BoutDuMonde ne me semble pas une solution intelligente ni humaine. C’est juste repousser le problème au-delà des limites territoriales du merdier téléphonique du 15.

Alors que je me délecte déjà à l’idée de prochainement trucider le blaireau mâle ou femelle qui a pris la décision de faire transporter la dame vers une destination inexistante, tout en étant sur le point d’appeler c’est-pas-encore-un-ami-mais-je-ne-demande-qu’à-le-devenir, j’ai nommé le médecin de garde sur l’unité hospitalo-pénitentiaire de BigVille, afin de le supplier de m’aider, v’là ti pas qu’on m’appelle.

On ? L’officier pénitentiaire de la maison d’arrêt de BledPourri. Pour me dire 3 choses magnifiques. 1) Effectivement n’attendaient absolument pas la dame. 2) L’ont écroué. 3) Étant donné qu’elle est sous perfusion, ne peuvent pas la garder dans leur établissement touristique une minute de plus. Super, fantastique.

Donc ils ne peuvent pas la recevoir, mais ils l’ont écrouée. Ah ouaiiiiiiis … Ça laisse rêveur. C’est une chance, finalement, qu’ils ne m’aient pas foutu les deux ambulanciers sous les verrous aussi ! Non mais d’un côté, c’est bon à savoir, hein ! Surtout, ne pas stationner devant une prison. Parce qu’en sortir, c’est pas forcément simple, mais alors qu’ils ne vous attendent pas, ignorent votre existence, que vous êtes déjà censés être en route vers un hôpital X, pour y recevoir des soins qu’ils ne peuvent pas vous donner, bah sachez-le amis lecteurs, les officiers des prisons, ils ont l’admission facile. Mémo : ne jamais, jamais, rester garée devant une taule. Jamais. On sait pas ce qui peut arriver.

Enfin bref, en discutant avec l’officier, je comprends que sa demande est que je lui envoie un médecin (donc, des médecins de garde qui font des visites, j’en ai plus, et un SMUR pour ça, j’en ai pas non plus de dispo, et t’façon ça me ferait mal au cul). (Nan et puis on sait jamais qu’ils m’emprisonnent l’équipe, me vois mal expliquer la situation à mon chef de service après). Un médecin pour virer les perfs à la patiente, parce que comme ça ils pourront la garder, hein, on dirait qu’ils s’y sont déjà attachés. Comme c’est mignon. Et elle peut marcher, la dame ? Ah ben non, elle a de trop graves lésions aux membres inférieurs. Bah oui, un médecin, la nuit, virer les perfs, la laisser faire la phlébite en prison, et à peine le pied posé pour profiter de la chambre panoramique, pim l’embolie, le décès, en voilà, une bonne idée. Non.

Je croise le regard de mon corégulateur qui se mange tous les autres appels depuis le début de cette affaire, et qui m’entendant prononcer un récapitulatif agacé «Donc là vous me dites que vous ne l’attendiez pas, que vous ne pouvez pas la garder, mais que vous l’avez écrouée» m’adresse toute l’empathie régulatrice possible.

Ah bah oui mais sinon, cet officier, il lui faudra un certificat comme quoi il faut extraire la dame. De là où elle n’est pas censée être rentrée. Je crois que comme la patiente, on ne peut plus marcher sur nos pieds, ça doit être pour ça qu’on marche sur la tête. Bon sang. Je note nom et qualités de l’officier, ainsi que numéro de téléphone.

J’appelle mon sauveur, le médecin de garde de l’unité hospitalo-pénitentiaire. Lui explique ma profonde solitude face à cette situation, dans le déroulé chronologique des différentes réjouissances inhérentes. Lui indique également que les missions dévolues à la régulation de l’aide médicale urgente impliquent notamment la prise en compte du déluge d’appels parmi lesquels se cachent des urgences vitales authentiques,  et mon désarroi de régulatrice vis-à-vis du cas.

La chance de cette dame, et des ambulanciers qui l’accompagnent, c’est que mon sauveur allie bon sens et professionnalisme. Aucune entrée ne se fait dans son service la nuit. Mais là, je ne sais pas à quelle heure il viendra à bout de la paperasserie administrative, mais il fera exception. Il faut que je faxe un certificat, dont un exemplaire vierge gît sur une étagère du CRRA, à la maison d’arrêt de BledPourri. Ensuite, les ambulanciers vont conduire la patiente aux Urgences de BigVille. Il va les prévenir pour être appelé dès son arrivée. Là, il passera voir la dame, et si son état médical l’y autorise, la prendra dans le service.

Par contre, au petit jour, va mettre les points sur les i au responsable de la situation indigne, le malotru qui a envoyé la dame vers un établissement qui n’existe pas. Je lui servirai d’assistante de torture-boucherie, avec le plus grand plaisir.

J’appelle l’officier de la maison d’arrêt, prend le numéro de fax, rédige le certificat de ma plus belle écriture, informe les ambulanciers qu’ils se rendront ensuite aux Urgences de BigVille, dont j’appelle le médecin de garde.

Problem solved, ce merdier là, fini. Vidée.

«Oui, je vous appelle parce que ma belle-mère a du mal à respirer.» «Bonsoir, j’ai une dame là, qui est toute pale et qui a envie de vomir, faut venir tout de suite.» «Excusez-moi de vous déranger, vraiment, ça m’embête de vous appeler, mais ça me serre comme un étau dans la poitrine.» «Je suis à tel rond-point de telle ville, et y’a un carambolage qui vient de se produire…. Des victimes ? Combien ? Attendez, je vais voir.» «C’est pour ma sœur, elle est dépressive, et là elle dit qu’elle veut mourir.»

Enfin l’activité normale. Je griffonne sur une feuille, pour l’étudiante qui écoute à côté de moi. [OAP du soir.] [Le vagal typique du resto.] [Méfiance, la douleur tho qui veut pas déranger.] Et cætera.

Publicités
Cet article, publié dans Régul, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Possession

  1. Nikodoc dit :

    Alors la catégorie régul va vraiment falloir la créer parce que j’adore… Comme tes billets d’inter, on lit, on ne peux plus s’arrêter et quand c’est fini il nous faudrait viiiiiiiite une autre dose d’adré parce que l’asystolie n’est pas loin…
    Merci

  2. Fleur dit :

    Très bon exemple de la prise de tête et du nombre de coups de téléphone qu’il faut donner pour sortir un patient de la panade dans laquelle un branleur l’a plongé !!!

  3. drkalee dit :

    Est-ce que au moins vous avez pu décalquer la tête du responsable de ce salmigondis!!

  4. Casque Houille dit :

    La vie de régul est un long fleuve pas tranquille …j’imagine aussi les glandouillettes des ambulanciers !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s