Crépuscule

Il y a ces patients auxquels je repense parfois. Sans vraiment savoir pourquoi. Y’en a beaucoup, des patients que je garde en mémoire. Sans qu’il n’y ait forcément eu quoi que ce soit de «mémorable» sur le plan médical. Il y en a peu, très peu, dont je me rappelle le nom. J’ai toujours eu un problème avec les noms. Dans ma vie privée, ça m’a joué de mauvais tours, d’ailleurs.

De ce semestre-là, il y a principalement deux patients dont les patronymes hantent encore ma mémoire. Ce patient-là, et un autre, celui qui un matin, cachectique, m’avait saisi la main pendant la visite en me suppliant de mettre fin à sa vie. «Achevez-moi, pitié, achevez-moi.» Euh, c’est que je suis pas certaine d’avoir l’accord de mon chef de service…

C’était un service de médecine. Assez polyvalent. J’y étais interne et je co-voiturais le matin avec une fille qui est devenue une vraie amie, comme il en est de rares. Nous avions très vite acquis toutes les deux le sentiment de faire de la médecine de merde, dans ce service. Oh pas toujours, pas à chaque fois, non, heureusement. Enfin globalement. Charge de travail, profonds désaccords éthiques avec la chefferie, … Au moins nous pensions apprendre des choses utiles et justes sur le plan technique, hypothèse réfutée par la suite par des enseignements plus pointus. Enfin c’est clairement le caractère humainement merdique de la médecine que ce stage occasionnait qui nous faisait chialer régulièrement le matin avant d’aller bosser, et nous avait fait opter pour quelques épisodes rapides de pseudo-gastroentérites simultanées afin de souffler lorsque cela n’était plus possible de tenir. Parce qu’en termes de rythme, nous avons par la suite toutes les deux fait bien pire, y compris dans des services où c’était pas l’éclate totale, et pourtant nous arrivions à aller bosser avec le sourire. Bref je m’égare.

Ce patient-là, j’y pense volontiers au crépuscule, me demandez pas pourquoi, je l’ignore. Tout de suite, y’a eu un truc. Il aimait la vie, avait le sens de l’humour, une naturelle bonhomie. Une cirrhose, il avait, le gars. Une cirrhose au champagne, comme il se plaisait à le dire. Non pas qu’il ait été un grand bourgeois. Non, clairement. Il avait travaillé toute sa vie en marge du corps diplomatique, et avait vidé quelques coupes. Une cirrhose au champagne. Ça m’avait plu, j’avais trouvé ça classe, comme étiologie. Ça me changeait des cirrhoses à la piquette imbuvable.

Il était conscient de la gravité de sa maladie, ce brave homme. Loin d’être stupide, et pas attiré par le déni. C’était un grand fumeur, aussi. Lorsque s’était ajouté un autre sombre diagnostic, celui du cancer ORL, le typique de l’alcoolo-tabagique, il l’avait compris. Que ça n’allait pas être possible de vraiment guérir. Ni de la cirrhose, ni du cancer, et encore moins des deux.

Entre deux épisodes de décompensations, entre deux lignes thérapeutiques, il rentrait chez lui. Profitait de la vie, de chaque jour, avec son épouse, une charmante femme. Allait se promener, lisait des tonnes de livres. Se payait de sacrées tranches de rires avec ses amis.

Et puis je le revoyais en hospit. Cure de chimio par-ci, déséquilibre par-là. Pendant quelques jours, je le voyais, visite, contre-visite, et il avait toujours un mot gentil, une plaisanterie. Si j’avais le temps je passais juste papoter quelques minutes dans la journée, comme ça, mais c’était pas facile, putain de rythme.

Nous nous étions attribué réciproquement les titres de «patient préféré» et de «toubib favori». Sa compagne, je ne la croisais que rapidement pendant la contre-visite, et encore pas tous les jours, parce qu’elle connaissait mes habitudes et en profitait pour aller acheter une ou deux broutilles à la cafétéria de l’hôpital, histoire de ne pas déranger l’examen médical.

Un soir j’étais de garde aux Urgences. Un patient venait d’être installé dans le box de déchocage. Je suis allée voir. Devant la porte, cette femme au regard perdu et affolé m’a saisi le bras. Je me souviens l’avoir entendu remercier une toute puissance divine en laquelle elle ne croyait pas plus que moi, que le hasard ait fait que je sois de garde, précisément ce soir-là. Ses yeux tristes et anxieux avaient agrippé si fort mon regard que c’est une image qu’il m’est impossible d’oublier.

Il était dans un demi-coma. Encéphalopathie hépatique. Très somnolent, pas en forme, dans un contexte de sepsis pas méga bien toléré sur le plan hémodynamique. Infection de liquide d’ascite, un grand classique. Il était confus, désorienté, pas complètement endormi, mais bien estourbi. Il ne reconnaissait plus grand monde, plus personne, en fait, à part Madame. Elle m’a dit qu’avant de sombrer, lorsqu’il était de moins en moins bien vigile, au moment de décider d’aller à l’hôpital, il m’avait réclamé.

Je me suis approchée de lui, lui ai parlé, ai commencé à l’examiner. Il m’a reconnu, prononcé mon prénom, souri, avant de profondément s’endormir. Les réas sont venus, ont géré avec le sénior, me suis fait jeter du box parce qu’il y avait les 50 patients de la salle d’attente à voir.

Je l’ai revu quelques jours plus tard dans mon service. Très fatigué, gris, mais déjà largement mieux que lorsqu’il était arrivé le soir aux Urgences. Il avait maigri, aussi. Il est ressorti. Profiter des quelques moments de vie qu’il lui restait, avec sa famille et ses amis. Mon patient préféré.

Mon stage s’est terminé, je suis partie dans une autre ville. Nouveau service, nouveaux patients. Un jour, j’ai reçu un coup de fil. De mon ancien service. Il était mort, cet homme, et sa femme avait demandé à ce qu’on me prévienne.

Encore aujourd’hui, au crépuscule, il m’arrive de penser à lui. À ses yeux rieurs et à son sourire.

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10 commentaires pour Crépuscule

  1. coco dit :

    Non j’ai pas de larmes dans les yeux, c’est de l’allergie…

  2. J’ai moi aussi une interne d’amour que je garderai toute ma vie dans mon coeur. Agathe, interne à Bicètre. Je suis sûre que pour lui, vous étiez son Agathe 🙂

  3. Cri de la vallee dit :

    Merci !
    Il y a pile poil 1 an j ai été hospitalisée d urgence à La Peyronie pour des coliques néphrétiques et une pyelonephrite . Une radiologue a expliqué à l étudiant en médecine qui avait poussé mon lit , avec les vieux et les obèses tu fais un travail de vétérinaire …
    Alors lire qu on peut être reconnu en tant que personne ça fait du bien …
    Je suis toujours bouleversée quand je lis ces témoignages. Les docs, je ne sais pas comment vous faites. Merci de partager votre humanité. Quant à l observatrice de vaches malades, je doute qu elle tienne un blog.
    Merci

  4. Ma fille de 4 ans doit la vie à une interne dont je ne connais même pas le nom. Qui a passé du temps, beaucoup de temps, en 24h, à estimer l’état de gravité dans lequel mon bébé de 6 semaines se trouvait. A exiger une couveuse pressurisée pour un transfert en réanimation. A sauter dans l’ambulance, le soir à 21h, garde finie, pour accompagner cette foutue couveuse à 100 km de là. Je ne sais pas si elle se souvient de ma fille, de l’avoir sauvée, mais moi je ne l’ai pas oubliée.

  5. Belle plume! C’est un chouette témoignage de ce qui peut se passer de « l’autre côté ». En tant que patient, on a aussi besoin de cette humanité!

    • Cri de la vallée dit :

      Oui ! En dépit du témoignage amer que j ai laissé je ne perds pas de vue combien il est admirable d exercer ces métiers de santé ! C est immense.

  6. Aragon dit :

    Merci.

  7. christellegraf dit :

    Bonjour, je découvre votre blog …. Que d’émotions et d’empathie…je suis sage femme a Montpellier et je suis sage femme expert chez les pompiers. Continuez!!!!

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