Imprévu

J’en discutais à l’instant avec une charmante jeune fille, qui nous avait servi dans le petit resto sympa dans lequel nous avons déjeuné Petit Caillou et moi. Ce que j’adore dans ce taf, c’est l’imprévu. L’idée de savoir plusieurs semaines à l’avance que je vais voir Mme X à telle heure, ça m’angoisse.

Or forcément, dans ce boulot aussi, on acquiert des petites habitudes, et c’est sans boule de cristal qu’il nous arrive de faire des pronostics. Avant d’avoir vu le patient, je veux dire, sinon c’est de la triche. Par exemple, dès le matin, quand on arrive, rien qu’à la météo, on peut s’avancer un peu, parfois. Pluie = AVP en pagaille. Changements de température = beaucoup de douleurs thoraciques, parmi lesquelles peu d’infarctus véritables. Etc. Selon les horaires aussi. «Arrêt du matin chagrin», rapport au fait que la personne découverte dans son lit est généralement au-delà de toute tentative de réa.

Et bien même dans ces tentatives divinatoires empiriques, on se fait régulièrement avoir. Et j’aime ça. Rappelez-moi de vous narrer un de mes plus beaux «Un défenestré du 6e étage est un mort» annoncé à l’étudiant au moment de grimper dans le véhicule. En attendant, je vais vous raconter une histoire d’arrêt cardiaque.

Les arrêts, c’est comme les pyramides. Prenez les arrêts sur lesquels on sort, ça vous fait la base. Parmi ceux-là, y’a ceux qu’on sur lesquels on réanime, c’est à dire où on dégaine la panoplie SMUR-mumuse-grosse-réa. Ça en fait déjà beaucoup moins. Oui ici réanimer ne désigne pas le résultat mais simplement la tentative. Sur les arrêts qu’on réanime et pour lesquels on y croit, grimpons encore dans l’étroit. Et alors si le cœur repart, là on se situe dans l’infime, tellement c’est rare. Qui dit RACS (= cœur qui repart) ne dit pas survie, parmi les arrêts réanimés récupérés, peu, extrêmement peu survivent au-delà de 48h dans un service de réa. [Nan c’est pas parce qu’ils sont mauvais, les réas, au contraire.] Quant à reprendre une vie normale, tôt ou tard … Cependant si une fois de temps en temps, quelque part en France, un patient victime d’un arrêt cardiaque en préhospitalier peut regagner sans trop de séquelles son domicile, c’est parce que les équipes de secours, pompiers, ambulances privées, SMUR ; mais aussi les témoins (APPRENEZ LES GESTES DE SECOURISME BORDAYL !!!!) [ceci était un discret message subliminal] mettent en œuvre de façon précoce, permanente et automatique les manœuvres de réanimation. M’enfin c’est rare. Très rare. Que ça marche. [Au cas où le message subliminal ci-dessus n’ait pas suffit : les arrêts récupérés qui survivent bien, c’est comme de gagner au loto : c’est rarissime mais si on essaie pas ça risque pas d’arriver].

Une histoire, une histoire, une histoire !

Oui, oui, tout vient à point à qui sait faire semblant de lire les premières lignes.

C’est un début de soirée sympa dans la folle ambiance du SAMU, les papotages vont bon train entre membres des différentes équipes sur place, tralali, tralala. Ding dong départ pour mon équipe, direction Bled-Les-Prairies, pour un arrêt cardiaque. Sautons dans le véhicule. Le temps de rouler, de réaliser que décidément c’est pas la porte à côté, nous apprenons qu’il s’agit d’une dame âgée. Très âgée. Ça sent le roussi, donc. La polypathologie, le grand âge, tout ça ne donne ni très envie ni beaucoup de chance de les récupérer, les arrêts. La distance n’aide jamais. Ne vous méprenez pas, chers amis. Les vieux je les soigne aussi. Simplement le premier qui tente d’intuber mon grand-père le jour où il fera l’arrêt, il va m’entendre. La mort est une chose qui arrive, à la fin de la vie. M’enfin, nous roulons, pimpompimpom.

Et puis 5 km avant d’arriver nous croisons 4 autostoppeurs un peu insolites. Z’ont pas le pouce levé, et pi t’façon avec le sac, le scope, le respi et tout le merdier matériel on a pas la place, mais leur véhicule, victime d’une avarie, il est rouge avec écrit «VSAB» dessus. C’est embêtant.

Par radio nous apprenons qu’il s’agit des pompiers qui devaient aller sur la même intervention que nous. Arf, dommage. Les pompiers arrivent vite, y’a des casernes étalées sur le territoire, et débutent sans tarder le massage cardiaque et tout le bazar. Donc du coup la régul a envoyé une autre équipe de pompiers, mais qui elle n’est pas près d’arriver, et en entrant dans ce charmant village, nous préjugeons «Papier bleu». Bah oui, dame âgée, arrêt cardiaque, pas de pompiers pour masser en nous attendant, loin loin loin, ça sent le sapin, ou autre conifère.

M’enfin si on sort pas le matos du véhicule, on aura pas fait notre gym, et fini ces corps athlétiques et sculpturaux [ok, j’exagère à peine …] qui nous caractérisent. Donc nous grimpons les escaliers flanqués de quelques kilos de joujoux, sac SMUR, scope, O2, ambu, etc. Arrivons dans la pièce.

Effectivement, la dame est en arrêt. Et elle est massée, par ses proches. Au demeurant, plutôt pas mal. Et elle l’a été immédiatement, et sans interruption. Au sol. Le temps de dire d’un regard à l’infirmière qu’elle peut mettre un cath, à l’ambulancier de pécho l’O2 et l’ambu pour qu’il la ventile, à l’externe n°1 de mettre le scope en place, au gendre qui massait vigoureusement de prendre une pause et de s’asseoir, et de terrifier l’externe n°2 en l’attrapant par sa tenue pour le placer en lui ordonnant «Tu masses», je vais m’enquérir des principaux éléments cliniques pouvant étayer une décision. Oui ce soir-là, j’ai deux externes, sinon on était pas assez nombreux dans le véhicule, avec une petite brise on aurait pu s’envoler.

Voyons voir ce que nous avons comme éléments. Circonstances de l’arrêt ? Était tranquillement en train de siroter un apéro avec sa famille, quand brutalement, s’est effondrée. Ni lettre recommandée ni sms pour prévenir, Mme aime faire des surprises. Ça nous fait déjà 2 raisons de tenter une réa (bah oui, l’apéro …). Massée d’emblée, sans cesse, jusqu’à notre arrivée. Ah oui vu comme ça, je comprends mieux pourquoi ils sont tous en sueurs, dans cette famille. Je me disais, aussi… Antécédents ? Et là son mari me sort le mot magique : Alzheimer. Arf. Débutant. Au cas où, je demande. Comment se manifeste son trouble cognitif. «Eh bien parfois, elle ne sait plus où elle a rangé les clés».

Conclusion n°1 : va ptêt falloir que je consulte. Conclusion n°2 : bon, ben faut y aller, alors. Réanimons. Passes-moi le sel un tube, mets-y un peu de poivre d’adré, tiens fais voir la cuisson la capno…

Facile à perfuser, facile à intuber, voies aériennes libres, bonne EtCO2 de départ (dans les 30 et quelques), pupilles intermédiaires aréactives symétriques, quasi-asystolie (grande bradycardie à complexes larges) devenant rapidement une dissociation électro-mécanique, le temps d’entendre les pompiers (enfin !) se garer, flambe sa capno (très bon signe) culminant à 92, et à peine sont-ils entrés dans la pièce que son cœur repart. Cool.

[Intermède sieste]

[Z’avez remarqué, j’ai attendu que le cœur de la dame veuille bien repartir, avant de m’endormir]

Où en étais-je ? Ah oui. Les pompiers sont là, la dame a un pouls, Gargamel la ventile, on branche un peu d’adré au pousse-seringue électrique, l’ECG n’est pas particulièrement contributif, la capno tourne autour de 50, et voili. Quelques directives de brancardage le temps d’appeler la régul. Quelques explications quant au pronostic à sa famille.

Démarrons. Les kilomètres vont pas se faire tous seuls. S’arrête à nouveau. La dame, pas le VSAB. Massons 2 minutes, un bolus d’adré, augmentation du débit en continu, un mars, et ça repart. Vu qu’on est pas à côté de l’hosto, on va se tenter l’artère en roulant. C’est mon truc, ça, l’artère à 140 km/h. Pas sur place pour ne pas perdre de temps, mais en roulant, ma foi, y’a des cas où j’aime bien en poser. [Mais de quoi parle-t-elle ?]. Bah oui, c’est pas parce qu’y’a une jolie activité cardiaque électrique affichée sur les courbes du scope qu’y’a une activité contractile. Or un cœur, c’est comme les Shadocks, c’est fait pour pomper. Donc soit j’ai les doigts (tache éventuellement confiée à un des membres de l’équipe, en l’occurrence un des étudiants) en permanence sur la carotide, soit je me lance dans l’artère.

L’étudiant bis dont c’est la première sortie s’imagine peut être que c’est tout le temps comme ça, le SMUR, on part sur des arrêts, on les récupère, et on leur mets un cathéter artériel en roulant. Non c’est pas quotidien.

[Intermède sieste bis. Bah oui j’ai sommeil.]

[Intermède aller voir un pestacle : en attendant devant le théâtre rencontrer 3 étudiantes récemment passées au SAMU en stage et voir leurs visages se décomposer à ma vue, être invitée par l’artiste à lui coller une bise en loge avant la représentation, pour s’y rendre passer par la scène devant tout le monde, trouver l’artiste splendide, décider de se mettre un peu de mascara aussi ce qui se révélera être une grave erreur plus tard, redescendre par la scène aussi tant qu’à se la jouer discrète, s’asseoir et rire aux larmes pendant tout le spectacle en regrettant amèrement d’avoir mis du mascara, dîner avec l’artiste et l’équipe du théâtre, amener l’artiste en virée by night, rentrer, dormir]

Donc petite fierté perso débile mais utile, cathéter artériel radial mis en stérile, sans une goutte de sang par terre, de la main gauche, en roulant à 140 km/h.

Utile notamment à nous informer que le cœur de la dame s’arrête à nouveau de pomper alors que nous avons encore de nombreux kilomètres à parcourir. Qu’à cela ne tienne, rebelote massage adré en bolus et cætera, un twix et ça repart.

En nous garant dans le sas de l’hôpital, pam, encore des alarmes. Ah oui mais là sur le scope c’est pas plat. Du tout du tout. Le temps de charger les palettes et de se préparer au massage, je la trouve bien curieuse, cette morphologie de tracé électrocardioscopique. On dirait une torsade. Enfin pim châtaigne, massage, et hop le tour est joué, on va passer au bounty pour changer. Et amenons la dame en réa.

Ah ben oui c’était une torsade. Enfin avec une kaliémie aussi basse, ça devait être une torsade. Pas de spaghetti, ni de pene rigate, ni des farfales, mais une torsade. Très probablement. [Oui je sais pas ce que j’ai en ce moment avec la bouffe, mais je dois manquer de féculents. Saint Lustucru, priez pour moi.]

Bref je pourrais rajouter un intermède entre crochets. Bah oui, vous avez pas le fin mot de l’histoire, toussa. Bon alors déjà, sachez que l’intermède serait super long. Jardinage etc. Ensuite, c’est du SMUR, l’histoire. Donc ça s’arrête à l’entrée de l’hôpital. Enfin, la madame elle me l’a dit hier, celle dont le métier c’est d’écrire et de monter sur des planches, c’est çui qui écrit qui décide, na. Qui décide si il emploie un humour douteux pour parler du pire, et puis qui décide de quand ça s’arrête, et pi voilà. Vais faire ma diva, maintenant. Demain, je veux que tous ceux parmi vous qui n’en n’ont pas pratiqué lors des 5 dernières années s’inscrivent à une formation aux premiers secours. Voilà. Na again. Je t’aime, lectorat. Encore plus si lorsque j’arrive, tu masses.

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9 commentaires pour Imprévu

  1. Charlotte qui masse dit :

    Trop bien !
    Avec tout ça mon café est froid, massage inutile même si je sais masser efficacement.
    Je milite aussi pour les gestes qui sauvent, ça devrait être obligatoire et réévalué tous les cinq ans.
    Merci doc !

  2. Coco dit :

    Ton « défenestré du 6ème » doit être comme mon « poly-foutu »…Raconte nous vite le tien, le mien est venu déposer des chocolats dans le service quelques semaines après 😉

  3. Zoralieaparis dit :

    Bon d’accord, ça va. J’ai compris. Je vais la demander cette formation secouriste du travail. En plus, ils nous ont collé des défibrillateurs, ce serait con de pas pouvoir jouer à DcAdre !

  4. arabeshagya dit :

    J’ai entendu, j’avoue que je ne le savais pas, qui n’y a qu’en France qu’il y a du pré hospitalier. Je suis un peu tombée sur le … combien de patients doivent y rester dans l’ambulance faute de médecin? Les ambulanciers ont des formations plus poussées pour pallier à ça??
    Zut on râle beaucoup mais on a quand même un putain de système de santé dans ce pays (pride)

    • docmam dit :

      Oui au USA les ambulanciers sont des « paramedics » ils ont – sans être médecin – une formation beaucoup plus poussée, ils vont jusqu’à intuber me semble-t-il.
      Ils bossent selon la méthode « scoop and run » : c’est à dire charger le patient dans l’ambulance et revenir au plus vite sur l’hôpital, les gestes qu’ils font, ils les font éventuellement dans l’ambulance.

      D’après ce que j’ai compris, les défenseurs du « scoop and run » partent du principe que plus le patient est hors de l’hosto, plus il perd de chance, donc tous les gestes qui sont fait sur place retardent son arrivée…
      Et effectivement on ne peut pas tout faire sur place, et certains patients dans mon expérience ont perdu des chances car le SMUR a tenté de les « stabiliser » avant de les ramener, alors que ce qui les auraient peut être sauvé, c’est d’être amenés au bloc le plus vite possible.

      Mais ça c’est toujours facile de le dire après coup… DocAdré pourrait sûrement mieux en causer que moi 😉

      • docadrenaline dit :

        Le système américain, et à l’opposé le système dit « français » (mais qui a fait des petits), de paramédics versus médicalisation préhospitalière de l’urgence, c’est comme beaucoup de choses dans la vie : ni blanc, ni noir, mais entre les deux …
        Il faut noter que les deux se conçoivent aussi pour des raisons épidémiologiques. Aux USA, majeure est la traumatologie balistique grave … vis à vis de laquelle sur le plan thérapeutique la seule main salvatrice est celle du chirurgien, de préférence le plus vite possible parce que remplissage, transfusion et amines ne sauraient vaincre le choc hémorragique sans hémostase directe des lésions. Point d’intérêt à un « stay and play » préhospitalier dans ce cas, et lorsque nous autres SMUR rencontrons ces cas là, notre stratégie est calquée sur le « scoop and run » nord américain, pas le moment de faire de la grande médecine.
        A contrario, il semble que l’agressivité platanesque n’ait pas d’égal dans le monde face à notre beau pays… Et il faut une prise en charge médicale intensive « dans le fossé » tout le temps que peut durer une désincarcération pour espérer ramener la pauvre victime de cette agresseur gorgé de chlorophylle vivante jusqu’à l’hôpital.

        Pour prêcher pour ma paroisse, je dirais que « qui peut le plus peut le moins », et que rien n’empêche une équipe médicalisée de pratiquer le scoop & run lorsque cela est la meilleure idée… Alors que l’inverse est difficile. Les paramédics américains pratiquent des gestes et administrent des drogues sur protocole, mais pour ne prendre que cet exemple, les études montrent que le taux d’intubations oesophagiennes y est pharaonique (dans les 1/3 dans mes souvenirs) ce qui grève la survie et la morbidité des patients. Enfin c’est mon avis, mais il n’est pas que bercé de douces illusions patriotiques. Et les américains, lorsqu’il s’agit de leurs militaires, médicalisent l’urgence préhospitalière, je dis ça je dis rien…

        Enfin bon, ni noir ni blanc tout ça, … Gris comme des caths…

  5. docmam dit :

    Un de mes plus « beau » SMUR, c’est un infarctus, arrêt entre nos mains, torsade de pointe aussi ça marque cette image sur un scope 😉

  6. Bon, ben je crois que la mère a gagné au loto de la vie. Entre mon père qui masse comme un pro, l’intervention du Smur et un poil de chance, mais un gros, de poil, s’en tirer avec juste une revalidation et des anticoagulants, ça tient de l’incroyable à lire ton intro. Je m’en doutais un peu, je t’avoue.

  7. CChristine dit :

    C’est ma Mutuelle qui a proposé une cession formation n° téléphone d’urgence, vérification arrêt -ben oui déjà ça !- massage et défibrillateur… mais ce genre de procédure devrait s’apprendre dans le cadre scolaire déjà !

    P.S. : j’ai aussi un faible pour Saint Lustucru ^^

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