Cuisine de saison

C’est grâce à la tendance spontanée de l’être humain à s’agglutiner en file indienne automobile avec ses congénères que je vais tenter de répondre à la requête twitteresque que je viens de recevoir : «Et si tu bloguais sur ta vie pro (…) ?» signifiant que l’absence de réseau ne peut plus constituer une excuse dès lors que j’ai rejoint le paradis de la 3G depuis hier. Or, ce soir, c’est raclette. Et la raclette, c’est sacré. Donc je ne devrais pas avoir le temps d’écrire, oui mais voilà, Chéri d’Amour et Ado-Rée sont allés se faire quelques pistes et sont maintenant bloqués dans les embouteillages. Petit Caillou et moi n’y sommes pas allées, bien contentes d’être revenues vivantes et entières de Sibérie, ne tentons pas le diable.

Donc ce soir c’est raclette, tandis que l’été, c’est volontiers barbecue dans le jardin. Sauf que certains ont tendance à prendre les traditions au sens strict. À ce stade de la rédaction, je pense me servir un apéro pour avoir une excuse concernant connerie, cynisme et autres horreurs alors que je m’apprête à vous livrer une histoire sordide.

[Intermède se servir un verre de blanc et en boire quelques gorgées]

C’est un beau soir d’été, et Brochette (oui c’est mignon, comme prénom, n’est-ce pas ?) a décidé de faire un barbecue, comme nombre de ses voisins. Néanmoins, soucieuse de ne pas les incommoder, elle décide de faire ses grillades dans un lieu public, sorte de square un peu difficile d’accès. À 23h, mais y’a pas d’heure pour la convivialité. Cependant, étant seule, et ayant malencontreusement oublié d’acheter de la viande (et cette étourderie la perdra !) [quelques gorgées de plus sinon je sens que je vais être qualifiée d’immonde, alors que là au moins vous estimerez juste que je suis blindée], donc ayant zappé les courses, qu’à cela ne tienne, Brochette se brûle elle-même. L’immolation n’est pas une solution si votre boucher favori est fermé, les amis ! Pensez aux épiceries de nuit ! [Oui je suis horrible, mais à ma décharge je vous avais prévenu]

Enfin bref. Brochette ignorait visiblement qu’il n’est pas de meilleure manière de faire rappliquer les pique-assiettes de service qu’en faisant un barbecue dans un lieu public. Les pompiers, le SMUR, et même la police. Si c’est pas triste de voir comme les personnels de secours trouvent n’importe quel prétexte pour se pointer à l’improviste ! Pffff.

Lorsque j’arrive, elle est consciente. Et vraiment gentille. Non sincèrement, c’est quand même super sympa, le coup de m’épargner ce calcul que j’aime pas. Vous savez, le calcul de la surface corporelle brûlée selon la Règle des 9 de Wallace. Le truc méga chiant. Bon ben là, trop cool, pas de calcul à faire. 3e degré, corps entier. Fastoche. Même mieux que 3e degré d’ailleurs, par endroits, carrément carbonisée, Brochette. Et pourtant consciente.

Et elle a mal. Pourquoi a-t-elle mal ? [Le temps de laisser réfléchir les étudiants en médecine qui me lisent, je bois quelques gorgées de plus et envisage d’aller me resservir.] Qui a dit parce qu’elle est brûlée ? Qui ? [N’imaginez pas que l’alcool me rende plus souple sur le plan pédagogique, cependant je vais boire encore une ou deux gorgées histoire de laisser l’étudiant qui s’est trompé se dénoncer]. Donc je répète la question : pourquoi Brochette souffre-t-elle ? Non, pas parce qu’elle est brûlée, le 3e degré et les chairs carbonisées ça fait pas mal, bon sang ! Roooh j’te jure, ces jeunes … Elle a mal parce qu’à cause de la brûlure généralisée et de l’infiltration œdémateuse diffuse déjà largement entamée, elle a des rétractions qui l’empêchent d’allonger les jambes, et est au sol les genoux pliés. Brochette me demande à ce qu’on la soulage pour ses jambes, ses genoux pliés.

Donc bien qu’ayant donné carte blanche au Démon du Cynisme pour vous narrer ce barbecue, on est pas des rustres, et Brochette, on va la soulager.

En tournant sa main droite l’infirmière du SMUR par miracle trouve une veine et la perfuse. Et c’est tout ce qu’on va lui coller, pour l’instant, hors de question de mettre un tensiomètre ou des électrodes sur son corps cramé. Une perf, et un cocktail pour la soulager. Tiens, toi, le premier de la classe, celui qui a odieusement dénoncé ton camarade 2 paragraphes plus tôt, fais ton malin, et dis-moi ce qu’on administre, comme médicaments, pour soulager cette patiente ? [Le temps pour moi d’avaler encore une ou deux gorgées, mmmm il est pas mauvais ce blanc, tiens !].

Réponse : un opiacé (je sais plus si c’était du Suf ou de la Morphine, et honnêtement, on en a rien à carrer), une chouille de Mida, et de la Kétamine. Parce que la Kétamine, c’est ma copine, et c’est une bonne amie des brûlés  pour l’analgésie de surface qu’elle procure. [Fin de la leçon, sinon à force d’enseigner vais finir bourrée.] Le tout larga manu, parce que Brochette, comme tous mes patients en général, j’aime pas qu’elle souffre.

Alors que sa conscience s’amenuise franchement, nous voilà à la brancarder, la hissant avec précaution sur un plan dur et la portant jusqu’au camion des pompiers. Saloperie de square difficile d’accès. 

On démarre et on roule. Direction l’hosto qui dispose d’un service de Brûlologie Intensive.

Et en roulant, vais tenter de l’intuber. Moyennant une induction en séquence rapide, qui oui peut-être, je sais plus, contenait de la Célo, mais je sais plus, en fait. Et pourquoi éventuellement j’aurais fait de la Célo, gnagnagni ? Pour la même raison que je ne l’ai pas intubée plus tôt, cette pauvre Brochette, gnagnagna.

Parce que de visu, dès notre arrivée, étant donné la carbonisation & l’infiltration diffuse y compris cervico-faciale, il m’est apparu évident l’inéquation suivante : Chances de survie << Facilité à y mettre un tube ≈ Probabilité de me prendre une météorite sur la gueule.

Donc que ce soit pour des raisons clinico-thérapeutiques que pour éviter une pluie de météorites, la stratégie décidée par bibi a été scoop, shoot and run. Et try the tube while running. [Mon alcoolémie me permettant désormais de bloguer dans un franglais édifiant.]

Et bien l’idée était bonne, parce que quand je suis de garde je ne picole pas, mais je suppose que le vrombissement du moteur du VSAB associé au tape-cul merci-la-DDE-pour-les-trous-sur-la-route-c’est-trop-cool ont compensé ma tremblotte et c’est avec une stupéfiante facilité qu’en roulant je pu mettre un tube de petit calibre dans les voies aériennes de Brochette et ainsi la ventiler correctement. De plus, par ce biais nous eûmes enfin un paramètre chiffré à se mettre sous la dent, la capno, EtCO2 mon amour. Non parce que jusque-là j’avais confié à l’externe de monitorer le pouls sous ses doigts, m’indiquant approximativement fréquence cardiaque et hémodynamique supposée («Ouh là, c’est moins bien …» => on remplit plus vite => «Ah c’est un peu mieux» …. Elle est belle la médecine de précision du 21e siècle …)

[Et là je m’aperçois avec horreur que ça fait bien 5 minutes que je n’ai pas bu.]

Les brûlologues furent contents de constater que nous avions réussi à mettre une perf et un tube, comme quoi il en faut peu pour être heureux.

Comme prévu, Brochette mourut. Les derniers mots qu’elle avait entendu avaient été les miens, lui promettant que les médicaments dans la perf allaient la soulager rapidement. Brochette mourut quelques heures ou jours plus tard, c’est pas que je sais plus c’est que je vais pas vous le dire, par respect pour sa mémoire, de même que je ne vous indiquerai pas son nom de famille. Déjà, des meufs qui s’appellent Brochette, y’en a pas légion. Les rares zones de sa peau qui n’étaient pas carbonisées étaient brûlées au 3e degré, et seule la face dorsale de sa main droite était partiellement épargnée, ce qui avait permis de la perfuser vite, pour la soulager. 

Je n’ai pas pris de météorite sur la tête, néanmoins il n’est pas exclu que j’ai un peu mal au casque demain. Je vous laisse après vous avoir narré cette charmante histoire, l’homme vient d’arriver, ça va être l’heure de la raclette. Comme ça fait 2 fois de suite que je vous raconte une histoire de feu qui brûle, promis, la prochaine fois, je vous parle d’un noyé.

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10 commentaires pour Cuisine de saison

  1. bogaert nicolas dit :

    Hello,

    sage décision de l’avoir mis en accès restreint, celui-là… la vache, il remue ! Par contre il est lisible depuis les mails, du coup.

    Bonne soirée, Nicolas.

    ________________________________

  2. Yem dit :

    Ça devait pas être joli joli… J’ai été appelée une fois pour le constat du décès d’une dame qui aimait bien se coller à son poêle, j’ai marché pour arriver à ce qu’il restait d’elle sur les décombres fumants de sa maison, j’ai dans la tête l’image persistante d’un morceau de fémur pointant de la masse carbonisée, alors imaginer Brochette consciente: c’est affreux.

  3. zigmund dit :

    celui là effectivement bonne idée de l’avoir mis en accès restreint
    histoire de lutter contre le « argghhh » qui me vient après lecture j’aurais bien fait 2 ou 3 calembours pourris … mais non c’est trop dur
    je savais (fayot) que la douleur ne vient pas de la brulure 3 eme ° mais je ne me souvenais plus de son origine.

  4. Nikodoc dit :

    « Coup de bol » la veine dispo pour la soulager… Dans le cas contraire tu lui aurais mis un acces central ?
    Pauvre brochette… Faut vraiment etre au bout du bout du fin fond du bout du desespoir pour s’immoler :-/

  5. Babeth dit :

    Ben ch’sais pas, après ce billet j’aurais plutôt mangé une glace qu’une raclette, mais bon, c’est toi qui vois hein!

  6. DocMarmotte dit :

    Toujours aussi prenantes tes histoires, c’est juste dur de se dire qu’elles sont vraies…

  7. Carodoc dit :

    J’aime bien ta manière de raconter. On s’en prend plein la tronche à chaque fois.
    Et puis, tu me fais penser à une de mes amies qui fait le même métier que toi. C’est pas toi? 😉
    Une pensée pour Brochette…

  8. Nimbex dit :

    et l’odeur, tu parle pas de l’odeur, celle qui finalement vous reste dans le nez après l’intervention, cette odeur bien caractéristique qui ne ressemble à aucune autre…..

  9. armance dit :

    Terrible, et toujours excellemment raconté.
    On passe pour des cyniques si on ose se raconter ça ailleurs. Merci…

  10. petit scarabée dit :

    Pauvre Brochette. Quel désespoir pour en arriver là. C’est précieux que tu aies pu trouver un moyen de lui filer de quoi la soulager…

    (je ne sais pas si c’est volontaire : il n’est plus en accès restreint, ce post, puisque j’ai pu le lire).

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