Méthode Coué

Non, non, je ne vais pas vous conter l’histoire d’un patient en arrêt cardiorespiratoire qui a réussi à se réanimer tout seul par la force de la pensée. Quand même. C’est juste que je me disais qu’il fait froid, et qu’y’en a marre de l’hiver. Un patient de cette nuit m’a justement dit «Quand je respire, c’est comme si j’avalais de la glace».

Projetons-nous en été. Milieu de l’été, canicule. Les messages préventifs télévisuels battent leur plein. «Si vous avez chaud, appelez le 15», ben voyons, et pourquoi pas un «Si vous vous ennuyez, faites le 15 aussi, hein, ces feignants sont là pour ça». Après tout, doit bien y avoir des panneaux «Perdu ? Allez donc aux Urgences !».

Mr Brasero est un vieux monsieur. Sachez que je n’ai rien contre les vieux. Que j’appelle «les vieux» d’ailleurs, parce que je trouve ça moins pire que la mesquine «personne du 3e âge» au même titre que «mal-voyant» pour un aveugle (ou alors, répandons le desprogien «mal comprenant» pour les cons). Un vieux fringant, qui tient un splendide potager, taille ses arbustes, et bricole. Et quand je dis vieux, c’est bien 80 piges.

Ce jour-là, notre bon Mr Brasero a décidé d’aller arranger les tuiles sur le toit de sa maison. Ce qui en soi, n’est bien sûr pas du tout dangereux, sans équipement. C’est pas comme si les SMURs allaient régulièrement chercher des artisans amateurs ou du dimanche redescendus beaucoup trop vite au sol moyennant la rencontre avec quelques obstacles.

Comment s’habillent les vieux, en tout cas Mr Brasero, l’été ? Je vous le donne en mille : pantalon chaud, Tshirt, chemise en laine à manches longues (si si !), chaussettes dignes d’une traversée de la Sibérie et …. charentaises. Mon proprio s’habille pareil quand il vient tailler les arbres à 5 mètres de haut. En portant ses charentaises talons rabattus, c’est mieux, pour glisser. Bon par contre, Mr Brasero a oublié le couvre-chef. Et les bouteilles d’eau. Dommage.

Oui dommage, parce que justement, c’est à 14h qu’il décide de monter sur le toit. Bah oui, sinon c’est pas drôle.

Et à 18h30, alors qu’il fait encore une chaleur à crever, son fils qui passait lui dire bonjour (sans avoir eu besoin d’écouter les messages préventifs du plan canicule pour y penser), ne le trouvant pas dans la maison ni en train de ramasser les splendides tomates du jardin potager, le trouve … sur le toit. Et appelle les secours.

Des flopées de pompiers, puisqu’il faut également la grande échelle pour accéder au patient, et le SMUR. Nous arrivons. Déjà, descendre du véhicule gyropharesque climatisé nous est difficile. Et encore, point de chemise en laine.

Où qu’il est le patient ? Ah ben shit alors, il est sur la plancha, ah non je veux dire sur le toit, là-haut, avec les pompiers. Et il parait qu’il est vaguement conscient avec une fréquence cardiaque un peu beaucoup trop élevée pour que j’attende que par de grandes manœuvres pompieresques on le descende. Je monte avec un scope et 2-3 bidules (du type de quoi perfuser), aidée d’un pompier.

Ouch putain qu’il fait chaud. Après être montée sur une première pente du toit par une échelle, j’escalade un niveau et accède à la fameuse toiture. Mr Brasero est conscient mais pas très loin des choux (braisés, donc), chaud, a un bon pouls rapide, et dit avoir mal dans la poitrine. Je branche vite fait le scope et décide de poursuivre la prise en charge au sol. Nous l’installons sur l’échelle des rouges, et je redescends. Installons le patient à l’ombre d’un arbre.

150 de fréquence cardiaque, 13/8 de tension, 98% de sat, et … 42°C de température au thermomètre tympanique. Ding ! Le minuteur du four a sonné, il est cuit ! Dégageons les vêtements, pendant qu’à ma demande le fiston va nous chercher de grandes bassines de flotte «si elle est pas potable c’est pas grave», et que l’infirmière enquille non pas un, mais deux cathéters de gros calibre dans les veines du patient, sur lesquels sont branchés des solutés entre-temps gardés au frais. Pains de glace sur les axes fémoraux et tout ça. Le temps de faire un ECG, et me voici transformée en grande prêtresse des eaux.

«Attention monsieur, ça va pas être très sympa ce que je vais vous faire». Et splasch ! Des litres d’eau sur le patient. Qui trouve qu’effectivement c’est moyennement sympa. Splasch again, c’est la fête, Mr Brasero est en train de gagner haut la main le grand concours de patients au T-shirt mouillé improvisé alors. Le reste de l’équipe SMUR et pompiers s’adonne à une grande partie d’éventails de fortune pour rafraîchir un peu plus Mr Brasero. Pendant ce temps l’ambulance rouge des pompiers participe au réchauffement climatique, la clim est allumée à fond et le moteur tourne, alors que personne n’est encore dedans.

Vingt litres d’eau du robinet versée sur le patient brûlant et 1,5 litres d’eau salée injectée dedans plus tard, Mr Brasero tape moins vite du palpitant, n’a plus mal dans la poitrine, et ne culmine plus qu’à 40,1 °C au thermostat. Saisissez le patient à feu vif puis laissez mijoter à feu doux pour qu’il soit plus tendre, y’a écrit sur la recette. Nous l’installons dans le VSAB frais moyennant empreinte carbone désastreuse, et le régulateur m’informe par téléphone de notre destination (le saxophone n’étant pas autorisé).

La route est un peu longue et nous écoulons le stock d’eau des pompiers pour pourrir le véhicule en continuant d’inonder le patient, tout en buvant nous aussi quelques gorgées du cristallin breuvage qu’ils nous offrent. Mr Brasero va de mieux en mieux et de moins en moins chaud, tout guilleret qu’il est d’être rafraîchi par une équipe féminine. Des draps en papier sont agencés autour des fenêtres de la cabine pour masquer l’astre solaire et nos amis pompiers bricolent un tube pour canaliser l’air frais émanant de la climatisation directement de la partie avant de l’habitacle jusqu’aux alentours immédiats du patient.

Point de thérapeutiques compliquées par ailleurs, les fonctions rénales et hépatiques pouvant être profondément altérées par la surchauffe de l’organisme de Mr Brasero. Des litres et des litres de flotte, des litres d’eau-de-mer-améliorée-intraveineuse, de l’air frais brassé autour, des rideaux de bric et de broc, une surveillance attentive, voilà de la médecine d’urgence préhospitalière pas élaborée mais aussi nécessaire qu’efficace. Ça tombe bien, parce qu’avec des températures ambiantes pareilles j’ai pas le neurone très frais du bulbe.

Arrivés en réanimation, Mr Brasero a une conscience parfaite, une hémodynamique parfaite, une ventilation parfaite, youpi-le-trépied-vital-ça-va ; la température à l’arrivée est de 38,6°C autant dire peanuts à côté de ce que c’était, et les examens biologiques réalisés montreront une souffrance foie-rein finalement peu intense mais surtout parfaitement régressive. La coronaire un peu serrée qui avait fait trouver douloureux le passage à 150 bpm s’exprimera un peu plus, ce qui sera sanctionné par un débouchage par angioplastie le lendemain.

Séquelle inattendue pour Mr Brasero : une élongation du lobe des oreilles. À force de se les faire tirer par les secours, les équipes soignantes et sa famille. Malchance, pendant son hospitalisation un individu a confisqué dérobé son échelle vraiment on se demande qui ça peut bien être.

Moralité n°1 : Le feu ça brûle. Y compris lorsque la boule de feu se situe à 149 597 870 km.

Moralité n°2 : L’eau ça mouille. Et ça rafraîchit. Et ça peut être pas mal d’en boire, d’autant plus qu’il fait chaud à-l’intérieur-et/ou-à-l’extérieur de l’organisme (contrairement à l’antigel). N’oubliez pas que l’ajout d’alcool anisé ne confère aucun caractère rafraîchissant & désaltérant supplémentaire au liquide, mais que par contre il peut contribuer à l’agressivité platanesque qui ne connait pas de saisons. Évitez l’eau du robinet en intra-veineux direct également.

Moralité n°3 : Lors d’épisodes de canicules, pensez à rendre visite aux vieillards bien aimés de votre entourage. Non pas qu’ils aient envie de vous voir, ça, rien ne le dit, mais plus pour leur piquer leurs échelles et planquer leurs pulls. Prétextez un projet de trek-bûcheronnage en Laponie si nécessaire. Vos goûts pour des destinations improbables et des activités originales ne les étonnent déjà plus.

Moralité n°4 : Plus que 118 jours avant l’été. Et 26 avant le printemps. Si vous aussi, vous êtes photo-voltaïques, courage, on tient le bon bout !

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5 commentaires pour Méthode Coué

  1. Jonathan dit :

    Bonjour à vous,
    Cela fait un petit moment que je lis vos articles sans toutefois jamais oser commenter. Je me lance donc. Je suis infirmier dans un service d’urgence et fait également du SMUR, autant dire que vous décrivez ici mon quotidien. Mais cette apparente légereté de ton désinvolte lorsque vous raconbtez votre quotidien, le notre, c’est juste du bonheur à lire. Alors pour ces talents d’écriture, pour prendre la peine de nous faire partager si fréquement votre prose, et pour tout le reste : bravo et merci.
    Jonathan

  2. Nikodoc dit :

    Super l’ampoule ! Très agréable à lire. Encore un bon moment passé à t’imaginer crapahutant sur le toit avec des solutés dans les poches, aiguille entre les dents et scope sur l’épaule.
    Que du bonheur…

    Et accessoirement, encore une vie de sauvée !

  3. alaskan1181 dit :

    Encore un post superbement ecrit… Juste pr dire qu’aussi nos ptits papés du languedoc aiment a s’habiller en chemise « bucheron » et pantalon en plein mois d’aout et par gros cagnard… ma foi! En tout cas je ne me lasse pas de vos aventures smuresques meme pdt mes jours de repos ou je suis sensé pensé a autre chose que ce qui touche de près ou de loin à un hopital… Bisous!

  4. Prisca dit :

    Un vrai bonheur à lire, merci pour le partage. j’ai craint tout l’article que cela ne se termine mal pour le pauvre M. Brasero mais ouf… au plaisir de vous relire bientôt 🙂

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