Menaces

J’ai récemment menacé ici de me répéter en termes de pathologies. Certains lecteurs n’ont pas semblé prendre la menace au sérieux, aussi pour leur prouver à quel point je suis démoniaque, je vais vous narrer une histoire. Viteuf. [Après faut que j’aille m’occuper des tonnes de linges à laver.]

C’est une fraîche soirée d’automne, il fait terriblement humide dehors, il fait un temps à pas faire sortir un SMUR sur un AVP. M’enfin c’est pas moi qui décide, puisque ce soir-là, je suis en SMUR. Un de mes collègues, qui lui dispose des supers pouvoirs de régul, reçoit l’appel d’une dame. Ok. Et pourquoi elle appelle, la dame ? Pour entendre la suave voix de mon pote, le Dr Maltese ? Bah non. Elle appelle parce qu’elle a encore mal dans la poitrine. Encore ? Oui. Encore. Elle a eu mal de 17h à 17h30, c’est passé tout seul, et là, il est 21h pile poil, et depuis 1 ou 2 minutes, la douleur sourde et méchante est revenue. Et s’enquiller encore 30 minutes de douleur, comme tout à l’heure, elle ne se le sent pas.

Et elle a bien raison. La douleur de fin d’après-midi avait menacé de revenir. «I’ll be back». Et voili, elle est là. Ça fait mal. Le Dr Maltese recueille les données anamnétiques qui lui font prendre la décision d’envoyer bibi en promenade SMUR.

Le tourisme à bord du véhicule blanc et bleu avec écrit SAMU dessus, en plus d’être bruyant pimpompimpom, ne laisse pas le temps à la flânerie. Tant pis. 21h12, nous toquons à la porte de Mme Sameufémaléjsuitoutpale. Son voisin, qui est encore plus rapide que le SMUR, est avec elle et nous ouvre la porte.

Boudu qu’elle est pale. Elle est pas pale, d’ailleurs, elle est livide. Comme si elle avait 3 g/dl d’hémoglobine, sauf qu’en fait elle en a un taux normal. Mais elle fait fichtrement bien semblant d’avoir 3 g/dl d’hémoglobine, à son teint. Elle est demi-assise, dans son lit, et parait terrassée par la douleur.

«Bonjour Madame, c’est le SAMU». Je crois qu’un jour, y’en a un qui va me répondre : «Oui bah ça va, je suis malade mais pas débile, non plus !». Je poursuis. En mode tournée vers la dame = je lui parle, les mots entre les virgules sur un ton de voix plus neutre, moins empathique, s’adressant à l’équipe.

Je l’interroge sur sa douleur, dont elle décrit la localisation en posant sa main à plat sur sa poitrine. Ses yeux en traduisent l’intensité. «On la scope, ECG 18 dérivs, on la perfuse et on enquille x mg de Morphine.» La douleur est aussi typique que sa tête, et aussi typique que la menace de l’après-midi. Le syndrome de menace. Il parait qu’il est sorti de ce qui est enseigné aux étudiants. Fumisterie. Les infarcts, c’est mon fond de commerce, et croyez moi, ça n’a peut-être aucun sens sur le plan statistique ou physiopathologique, mais le syndrome de menace, la douleur à peine moins intense qui dure trop pour être gentille et pas assez pour qu’ils appellent, qui survient généralement dans les 24h qui précèdent, et qui cède spontanément, ça n’a peut-être aucun sens, ça n’existe peut-être pas, soit. Sauf toutes les fois où on le retrouve à l’interrogatoire. [Ceci était la minute : «Je donne mon avis sans qu’on me l’ait demandé».]

La morphine, en plus des prérequis indispensables que sont le repos strict et la surveillance électrocardioscopique et clinique continue, est à mon sens la première des choses à faire.  Mme Sameufémaléjsuitoutpale a fait le 15 parce qu’elle a mal. Faut la soulager. Et ce qui est plaisant, c’est que toute l’équipe raisonne comme ça. Dès les premiers instants, percevant l’intensité de la douleur de la dame, l’ambulancière a sorti du sac le Perfalgan® et la Morphine, les arborant sous mes yeux en attendant une prescription orale. Ça sera Morphine. Louche + louchettes jusqu’à ce que la douleur se la ferme. «TG, la douleur», comme dit Pimprenelle.

Bon après, l’interrogatoire, l’examen clinique et l’ECG servent à confirmer l’hypothèse n°1, en écartant les faux amis qui peuvent être de vrais ennemis, au premier rang desquels la dissection aortique. Pasque faire de l’aspirine sur une douleur d’ulcère perforé, ça fait désordre, et en faire sur une dissection, c’est encore pire. Ça fait très désordre. Pas rangé du tout du tout. Et c’est le piège dans lequel on est tous tombés.

Là, pas de doute, infarctus aigu, magnifique ST+ sur le territoire inférieur, a priori vu le tracé, coronaire droite plutôt que circonflexe. La patiente est perfusée, scopée, s’enquille le traitement dont l’aspirine, et le temps qu’elle me dise que peu importe le plateau technique, j’appelle mon pote Corto pendant que la patiente est installée sur un matelas coquille pour être brancardée jusqu’au camion des pompiers.

«Hui allo c’est Adré, je suis avec Mme Sameufémaléjsuitoutpale, qui est toute pale, et qui fait un beau ST+ inférieur, ça lui est égal de là où aller, on est juste à côté de tel plateau technique, je lui ai fait ça et ci et ça». Arrivés en bas de l’immeuble, le charmant Dr Maltese me rappelle pour m’indiquer que nous allons 4 rues à côté.

Ça tombe bien. Menace rythmique orageuse. Quelques extrasystoles, et deux petites salves de TV, non ressenties par la patiente, mais captées par mon radar ophtalmique. Le grand classique, l’orage rythmique du brancardage. C’est pour ça précisément que je casse les pieds à tout le monde pour qu’on trimballe les patients faisant des infarctus sur des matelas coquilles, parce que vas masser et choquer en plein escalier avec un souple. C’est pour ça précisément que je terrifie mes externes jusqu’à ce qu’il soit automatique pour eux de ne JAMAIS lâcher un patient ni le scope du regard, surtout quand ça n’est pas pratique, à savoir pendant le brancardage.

Mme Sameufémaléjsuitoutpale n’a plus mal, merci la morphine, mais a toujours de vilaines ondes de Pardee sur son tracé ECG, et commence à faire des conneries sur le plan rythmique. La coquine.

Mais en plus, elle a des velléités pédagogiques. Roooooh. En effet, à peine quelques minutes plus tard, nous voilà arrivés dans la salle pré-KT d’un service de cardiologie interventionnelle. La salle qui sert à préparer les patients avant de rentrer dans le vif du sujet coronarographique. Pendant que l’équipe sur place s’affaire avec l’équipe du SMUR, je m’éloigne avec le Dr Félézieudou [qui tout comme l’intégralité de ses collègues de ce service, ne peut s’empêcher de faire du charme à toutes les SMURettes qu’il croise, «si tu veux me donner ton numéro de portable, je te dirais combien de stents on lui a posé …» ben voyons …]. Lui raconte l’histoire clinique, l’examen, les traitements entrepris, lui montre les tracés, lui parle de l’orage rythm….. J’entends gueuler. Accours.

WTF la patiente n’est pas scopée. J’en connais un qui a saisi au ton de ma voix que le «on ne déscope JAMAIS un ST+» n’était pas une blagounette. «Rallumes le scope. Charges les palettes à 200 et passes les moi» lui dis-je, en enfonçant la cage thoracique de la dame 100 fois par minute mais même pas une minute, sous les yeux du Dr Félézieudou qui me fait face, et les yeux doux. Ce qui n’est pas ma préoccupation actuelle, vous le comprenez. Le buiiiiiiii devenant aigu du déf, ça, ça me parle plus, là. Je me tourne. Saisis les palettes. Injonction pré-choc : «écartez-vous» tout en reculant moi-même du cul les coudes levés histoire de pas m’auto-châtaigner.

Jbuuuum ! Félézieudou pose ses longs doigts en regard de la carotide droite de Mme Sameufémaléjsuitoutpale tandis ce que je renonce à la masser puisqu’elle ventile et ouvre les yeux l’instant d’après.

La mise à exécution de la menace rythmique de la part de la patiente a conduit à écourter les bavardages et nous accompagnons l’équipe locale avec la dame jusqu’à la table de coro. Félézieudou m’ayant fait le coup du «heu, je veux bien que tu viennes» ce qui à mon avis traduit plus son intérêt pour mon défibrillateur déjà allumé que pour mon regard peu allumeur.

Cette patiente de 45 ans à peu près (nan j’irai pas vous donner son nom et sa date de naissance), sans autre facteurs de risque qu’un léger surpoids et une hérédité théoriquement non significative, a effectivement été stentée sur sa coronaire droite, et est sortie quelques jours plus tard du service, sans séquelle notable, malgré son air menaçant initial.

Ce fut l’occasion pour tous de se rappeler que même pour une petite minute, on ne déscope jamais un patient à la phase aiguë de l’infarctus, pas plus qu’on ne le quitte des yeux, car c’est toujours préférentiellement à cet instant qu’il va en profiter pour fibriller.

J’avais menacé de vous refaire le coup de l’infarctus, voilà qui est fait. Tremblez, lecteurs, maintenant vous savez que rien ne m’arrête dans ma blogorrhée.

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9 commentaires pour Menaces

  1. im patient dit :

    j’aime j’aime et je re aime vous lire !!! toujours avoir un nyeux sur nous on est souvent roublard!!!!

  2. Nikodoc dit :

    L’adré a encore frappé et c’est à nouveau un succes.
    Merci madame pour ces quelques minutes où tu nous montes une mayonnaise de haut vol avec un final en grandes pompes et je peux continuer longtemps avec mes expressions débiles…
    1 mot: merci
    2 mots: Encore ! Encore !

  3. Pacha dit :

    Pour que ça rentre, faut répéter, promis la prochaine fois que je verrai un infarct, mes yeux ne se détacherons pas du scope.
    Sinon, une petite question. Je lis peut être en les lignes, mais Félézieudou n’aurait-il pas eu le numéro d’Adré finalement?? Non parce que savoir que la patiente est sortie quelques jours plus tards et sans séquelles, a moins d’avoir campé sur place :p!

  4. dominique dit :

    Merci d’avoir réhabilité le « syndrome de menace » terme un peu ancien qui m’avait valu quelques gentilles railleries lors d’une discussion tweeteriale il y a quelque temps par ces twettoblogojeunoconfreres que je suis et que je lis avec tant de plaisir depuis quelques temps.
    Au prochain billet, avec le plus grand plaisir.

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  6. dr_Fas dit :

    Je pense que je vais demander une autre histoire d’infarctus, carc’est vraiment très bien transcrit! Merci

  7. Fleur dit :

    ça me rappelle un souvenir du temps où j’étais « canada dry » (inerne MG sans le concours …), où un patient entré pour douleur thoracique a fait un arrêt sous le stétho de mon sénior : leçon inoubliable !

  8. Lulupette dit :

    Merci beaucoup, je viens de réviser l’item 132.
    J’adore 😀

  9. Ezrine dit :

    Excellent ! Quel rythme ! (Hum :p)

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