Gaie pride

Après avoir regardé en direct les débats de l’Assemblée Nationale, jusqu’à quasiment 6 heures du mat, avec ce sentiment d’assister à un moment historique avec un grand H, bah voilà, il est bientôt 18h, et autant vous dire que ça fait pas hyper-longtemps que je suis debout. Je voulais me lever à 13h (waaaah !) mais juste au moment où j’ouvrais les yeux, le chat est venu, avec sa mine de petit-chaton-de-4-kg-à-sa-madame, et dans ses ronronnements, son regard et son museau se frottant sur moi, tout disait «Oh quelle joie de venir dormir un peu avec toi ! Tu vas pas te lever, hein ? Tu vas pas faire ça ?». Donc je suis restée au lit. Ne pas contrarier le chat.

Libérée par un appel criant des croquettes, je n’en ai néanmoins pas basculé en mode hyperactive, et déjà, je suis assez fière de moi d’avoir réussi, après un bain chaud, à pousser le courage jusqu’à la machine pour qu’elle se décide à faire ce qu’elle sait faire de mieux avec le linge : qu’elle le lave. Bon et là, entre tri de paperasse et bloguage de conneries, je crois avoir fait mon choix. D’autant que j’en ai déjà trié hier soir, un peu, des papiers, soit 1/25e de la masse de paperasse en retard accumulée depuis plusieurs années. Et qu’ai-je découvert de fabuleux, en plongeant tête baissée dans le tas ? Des traces d’histoires fabuleuses à vous raconter. Bon alors y’a de tout, et en particulier des «comment cette fois-là j’ai rien compris à ce que présentait ce patient», à «y’en a qui ont vraiment pas de chance d’être tombés sur moi»,  + quelques histoires plus lumineuses de «ah, bizarre, cette fois ci j’ai pas géré trop mal».

Une majorité de démonstrations somptueuses de mes limites, dans ledit tas, mais pour faire honneur à ce titre, que le Démon de la Blogorrhée vient d’inventer, et qui trouve toute sa place dans l’actualité, je vais vous narrer brièvement [Démon du Cynisme : «oui, enfin brièvement, je demande à voir !»] le soulagement et la petite fierté que j’ai eu y’a pas si longtemps que ça.

Voilà. Dans le cadre de notre activité de SMUR, théoriquement on est sensés savoir, et savoir faire, tout ce que fait le reste de l’équipe, nous autres petits et grands docteurs. À part conduire une ambulance ou piloter un gros ventilateur. Mais du brancardage, aux gestes infirmiers, en passant par le maniement du scope et la communication radio, on doit être capable de faire. Dans l’idée de se rendre utile. Ouaip. La plupart des petits trucs de la vie quotidienne du taf, ça passe. Enfin si y’a un truc où je sais que je ne brille pas, c’est piquer. Piquer des veines périphériques. Ah quand elles sont belles et grosses c’est facile. Piquer des artères, c’est simple aussi puisque ça bat. Aller planter une grosse aiguille, y mettre un guide, et placer sur le guide une voie centrale, sur de la grosse veinasse de gros calibre, ça ne m’arrive pas, mais y’a pas si longtemps que ça, parait que je me démerdais pas trop mal (non sans avoir fait quelques golfs au début). Enfin à force, à la morphologie du patient, on sait avec quelle inclinaison de l’aiguille on va la trouver de suite, la sous-clav, et sans péter le pneumothorax (c’est mieux). Mais trouver la veine périphérique, lorsqu’elle est fragile et fine, ne pas l’exploser au passage, non, désolée, mais les infirmières font ça 10 000 fois mieux que moi. Comme en inter les patients sont pas forcément hyper en canne, que bibi a aussi autre chose à faire pour s’occuper, j’ai la chance de laisser faire les spécialistes : Buffy et autres pros de la tauromachie sans taureau.

Et voilà. L’autre jour, départ SMUR en ville, sans infirmière parce qu’on me l’avait piquée pour une autre vie-à-sauver, avec une externe qui débute, et un ambulancier formidable. 4e étage, dans un couloir d’un bel immeuble du centre historique. Oh, joie, youpi ! Ouh lala ! Mais il est pré-mortem, là ! Oh !!! Mais qu’est-ce qu’il a comme pathologie ??? Je vous le donne en mille : choc septique. Trop génial. Âgé, terrain médical de base poly-pourri, conscience pas trop là voire pas là du tout (en même temps vu le débit sanguin à destinée cérébrale rien d’étonnant à ça), polypnée sur acidose métabolique évidente mais aussi grosse pneumopathie dégueulasse qui donne pas envie de lui mettre le thorax à plat, hémodynamique …. je crois qu’on peut enlever le «dynamique». Visage : gris. Reste du corps : marbrures méga-franches [Ah oui super le côté pédagogique pour l’étudiante en médecine qui est avec moi. Risque pas d’oublier, ça, la gueule que ça a, des marbrures à ce point pas jolies ! Merci Monsieur le patient, mais franchement, fallait pas !] de couleur violette soutenue, des pieds jusqu’au cou, en passant par les bras et tout ça. Youpi. Jadis avait peut-être un pouls radial. Dans une autre vie. Parce que là, déjà sur la carotide, faut le sentir, le pouls, filant et rapide. En gros, faut appeler le SAMU. Faut un SMUR. Ah merde, c’est moi. Dommage.

Y’a plus qu’à, j’imagine. 1 : il est assis, on va le mettre au sol, contre le mur pour que son tronc ne soit pas trop déclive étant donné la difficulté avec laquelle il respire, mais les jambes, elles vont faire leur travail de remplissage. Oui parce que là, LE truc qu’il lui faut, à cet homme, c’est un remplissage. Et par voie veineuse, comment dire, faudrait déjà qu’on y arrive, à planter une aiguille. On ? Non, moi, celle qui sait pas piquer. Enfin mal, comparée aux vraies professionnelles des banderilles. 2 : l’oxygène que les ambulanciers privés ont mis, on va l’augmenter. Au max. Physiopathologie mon amour, qui dit choc septique dit pauvres petites mitochondries qui crient leur déficit en oxygène. Donc en avant pour mettre dans les rares trains d’hématies qui iront nourrir les organes les plus Altesses-Sérénissimes, cœur et cerveau, tout l’oxygène qu’on pourra. 3 : tant qu’à se faire peur, monitorons tout ça. Scope et tiens-toi-tu-mets-les-doigts-sur-la-carotide-et-si-tu-sens-plus-rien-tu-cries. 4 : on y croit, faut que je pique, préparons la voie. Ces 4 détails pas détails se déroulent, of course, simultanément et de façon rapide.

Luminosité pourrie, vivent les applications smartphonesques avec torche intégrée, un peu de lumière dans l’espoir de visualiser une veine, garrot serré, sur le membre supérieur droit. Aïe. Oui, autrefois, par-ci, par-là, il devait y avoir des veines. Jadis. M’enfin là, à son âge, déjà, de visibles, y’en a pas. Et en choc septique, pour ainsi dire, des veines : que dalle, nada. Y’a des trucs fildefériques sur les mains, tortueux à souhait, la veine de l’anesthésiste on la devine mais on voit aussi très bien qu’elle est collabée comme jamais jusque-là je ne l’avais vue, et ailleurs, nada.

Donc pour résumer, nous sommes dans LA situation clinique où ce qu’il faut, c’est remplir donc piquer, et dans LA situation clinique où piquer, c’est difficile. Et sur qui ça tombe, là ? Bah sur votre servitrice. Ça s’annonce sympa, c’t’affaire-là.

C’est pas une fille mais c’est pas grave, vais essayer un rose. Plus gros, je pense pas pouvoir. Déjà, un rose, j’y crois pas des masses. Bon l’anatomie me dit qu’y’a une veine au pli du coude. Deux, même. Une des deux doit être par là. Première tentative. Nada. Shit. Essayons la deuxième. Que dalle. Ah ben si, j’ai dû l’avoir, de façon minime, parce qu’en sortant le cath, y’a une petite goutte de sang noirci qui coule. Bon. Suis pas censée tenter plus bas que là où je viens de me louper, mais les règles de comment on est censés faire en théorie j’en ai pas grand-chose à battre, donc tout en demandant à l’ambulancier d’aller me chercher la valise qui contient ma 3e tentative selon l’algorithme, à savoir le cathé intra-osseux, je me tente la veine de l’anesthésiste, celle que je vois et que je sais être complètement plate. Enfin voir, même en restaurant une luminosité avec la petite étudiante qui éclaire avec son appli, c’est un bien grand mot. Donc tentative n°3 : bah oui, elle est plate et vide, nada. Super. Soyons fous, le temps que mon ambulancier arrive, voyons voir si c’est mieux à l’autre bras.

Voyons voir. Bah pas mieux, des veines piquables visibles ou palpables : QUE DALLE. Youpi. Croyons encore en l’anatomie. Bétadine. Encore un cath. Pic. Miracle. J’y suis. Dans la veine. Je ne la vois pas, je ne la palpe pas, c’est juste que je la supposais être par là. L’intuition anatomique a payé, elle est là, et pim dans le mille j’y insère le cath. Youpi. Ne bougeons pas d’un iota et branchons-y la voie. Ça passe. Magique. Garés loin, l’ambulancier n’est pas encore là, pendant que la bonne soupe coule à flot, je tente, juste au cas-où, de renouveler l’exploit sur une autre. Juste une fois. Bon, ratage, fallait s’en douter, mais c’est pas grave.

Le temps d’une expansion volémique initiale, un petit coup de fil au CRRA, et l’organisation de comment on va sortir de là. Ah de l’immeuble, ça va pas être difficile. Du quartier, en plein marché, on va galérer un peu plus. Donc je laisse mon ambulancier aller se faire des amis, ceux qui déjà dans la rue lui adressaient d’agréables «Ouiiii, non mais c’est pas possible, ça, y’en a qui travaillent !!!» parce que notre véhicule pas-voyant-du-tout avec écrit «SAMU» dessus doit suggérer qu’on est en train de faire les boutiques, et donne les quelques directives de brancardage du type «jamais les pieds en bas» et autres «la perf, bordel ! Celui qui arrache la perf je l’occis» avec force regard noir. Une fois les priorités établies, je délègue à cette externe qui a en quelques minutes déjà prouvé sa valeur le soin de tenir plein pot le débit du remplissage et de maintenir la pression quant aux directives. Ce qui me permet d’atteindre avec quelques mètres d’avance sur le convoi escalieresque le sac, de pécho une aiguille une seringue et une amie, et de préparer l’amie afin de l’avoir dans la poche. L’amie éphédrine, dont l’efficacité ici relève probablement du mythe, mais quicher de la noradré dans ces conditions ça me semble pure bêtise. Entre l’ineptie qui consisterait à croire qu’elle ferait effet malgré les nombreuses demi-vies séparant, dans ce contexte hémo-pas-dynamique et sur une voie périph (sans parler du prolongateur spécifique qui est super long), la seringue des récepteurs cibles ; et l’outrecuidance de la brancher sur la même malheureuse voie périph que le remplissage sans s’appesantir des inéluctables variations de débit ; non, pas de noradrénaline, tant pis. On va remplir, remplir, et puis aussi remplir, on est pas très loin de l’hosto si tous ces gens débordants de civisme nous laissent y arriver, et oui-c’est-complètement-stupide, je vais pousser de l’éphédrine, je sais ça rime à rien, mais tant pis aussi.

Le patient a été gentil, très gentil. Il a répondu à la prise en charge approximative de bibi. Bon il allait mal à l’hosto, hein, faut pas non plus rêver. Très mal. J’ai vu la biologie sanguine, ça pique les yeux, toutes ces étoiles rouges devant les chiffres. M’enfin il est arrivé avec le visage rose, des petites marbrures gentilles rosâtres aux genoux sans plus, et un pouls radial franchement perceptible. Si si. Comme quoi, sont solides.

J’étais drôlement fière, d’être arrivée à lui mettre une voie périph. Dans ces conditions pourries, qui plus est. D’avoir passé, de l’arrivée au début du brancardage, 19 minutes dans ce couloir mal éclairé vieillot, coup de fil au CRRA et attente d’un début d’efficacité timide de l’expansion volémique inclus. Et du haut de cette fierté, celle d’avoir pu, malgré ma nullitude en pic, améliorer son état clinique, je me propose d’occire également ceux qui pourraient, dans un brillant cours de médecine, m’apprendre que «oui mais si t’as pas mis d’emblée de catécholamines et qu’il a répondu au remplissage c’est un sepsis sévère, pas un choc septique !». Sorry pour ma non-réceptivité aux cours de médecine. Pas ce coup-ci, sorry.

[Post-scriptum émanant du Démon du Cynisme : «Magnifique, belle leçon de brièveté ! Bravo, le Démon de la Blogorrhée !»]

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6 commentaires pour Gaie pride

  1. Digel dit :

    Y a toujours la jug externe, d accès très anatomique… Sinon les pieds c est pas mal. Et pour finir y les petites veines de la face interne du poignet, t y met pas plus gros que le rose mais dans ces cas la, on a pas chipoter….

  2. xav dit :

    Mais tu n’implores pas le dieu du cathéter?? Il m’écoute souvent à la deuxième fois.

  3. doudou13314682 dit :

    pas de débat:faut demander une augmentation!

  4. Fleur dit :

    D’accord avec toi : la NAD quand il n’y a rien à pomper, ça ressemble à de l’escroquerie.
    Alors on va t’appeler l’abeille ?! 😉

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