Triple-G

La France perd son triple A ? Et bien ceci est une confession, cette nuit j’ai gagné mon triple-G. Et je n’en suis pas fière. Nan je n’ai pas découvert mon point G à 3 reprises. J’étais de garde. J’ai été une triple grognasse. C’est nul. J’ai été hautaine et désagréable, sans arriver à m’en empêcher, envers 3 personnes différentes. M’en apercevant sitôt après, mais trop tard pour être désolée. Ça ne m’a pas empêché de l’être, désolée, mais enfin, c’est pas comme ça que les gens cicatrisent du tir que vous leur avez asséné instantanément, ni que mon agence de notation en humanité intérieure va me redonner mon triple-A (pour A-peu-près-supportable).

Victime de l’odieuseté-bibiesque n°1 : mon externe.

Le contexte : Sortie SMUR pour syndrome coronarien aigu. Non ST+ pour les curieux (disons risque intermédiaire plutôt fourchette haute). Mais SCA quand même.

Ma demande (certes non clairement formulée initialement, mais on a tellement l’habitude …) : Que le patient soit au plus vite et de façon permanente scopé, qu’un ECG 18 dérivations soit rapidement réalisé, que la tension aux deux bras soit prise assez tôt pour permettre à l’infirmière de perfuser d’emblée, que les électrodes soient repositionnées après avoir fait les 6 dérivs droites et postérieures, que l’étudiant en plus du reste de l’équipe dont bibi ait en permanence un œil sur le patient et l’autre sur le scope, qu’éventuellement il aide à brancarder voire note le nom et l’ordre sur les différents tracés ECG (je le faisais à leur place, et pourtant j’étais nulle, mais en réalité je ne leur demande quasiment jamais et ils ne le font pas spontanément), que l’étudiant profite d’un moment de battement ne perturbant pas la prise en charge pour lui-même examiner le patient et/ou poser des questions pertinentes (bref, se rendre utile puisqu’on est là, en SMUR, c’est la base, mais apprendre la médecine, c’est bien aussi).

Les trucs qui m’ont énervée : Après avoir mis un temps infini à coller 4 électrodes, pas là où on les colle en SMUR (racine des membres et non distalité, histoire de brancardage et de parasites sur les tracés) sans avoir pensé à mettre le scope en mode autre que «palettes» (malgré ma remarque), lorsqu’on me tend un tracé de référence du patient, la 1ère victime se saisit du tracé pour je pense le contempler pendant des heures. Ensuite, 15 min pour faire un ECG, ça me semble trop. + la tension qu’il faut attendre, parce que la pose de voie veineuse pourtant énoncée d’emblée (et qui empêche de prendre la tension du côté en train d’être piqué) n’a pas été anticipée. Velléités de procéder à un examen clinique quasi-complet (mais sans mesurer la fréquence cardiaque !) avant même d’avoir fait un tracé, sans rien demander (ni au patient ni à moi ni au pape). Alors que je parle avec la famille pendant le brancardage, je m’aperçois que le patient peut faire tous les troubles du rythmes possibles et imaginables étant donné que l’étudiant fait son beau en déambulant dos tourné au patient et carrément dans l’incapacité de voir le scope, à une quinzaine de mètres du brancard.

Description de l’odieuseté : Bon déjà d’entrée je n’ai jamais réussi à retenir son prénom. C’est pas sympa, je sais. Apparition d’un ton dédaigneux et autoritariste dès les premiers éléments agaçants. Position d’autant plus humiliante pour l’étudiant qu’elle est tenue devant les pompiers et le reste de l’équipage SMUR (j’ai je crois réussi à vaguement me contenir devant le patient et sa famille). Parlage global comme à un idiot et pendant plusieurs dizaines de minutes pas un mot adressé en dehors des ordres donnés. À voir le zèle stressé de l’étudiant, je crois avoir été particulièrement méprisante.

Tentative de se rattraper : Après avoir froidement énoncé un «t’es gentil mais tu le scope et tu sortiras ton stétho après», j’ai pendant le transport proposé à l’externe de prendre le temps d’examiner le patient, lui expliquant pourquoi il avait été inopportun de le faire plus tôt. Lors d’une autre intervention, je lui ai rappelé pendant le transport qu’il pouvait le faire, et lui ai dit que j’appréciais que les étudiants prennent cette initiative, dans la mesure où ils veillaient à choisir un moment approprié. En réponse à une question concernant une autre pathologie, je me suis fendue d’une explication pédagogique concernant la physiopathologie, sa traduction clinique et les principes thérapeutiques en découlant, avec force repères simples et didactiques. (Hémodynamique au cours de l’anaphylaxie). Ok, ça compte pas, mais avant l’intervention m’ayant vu faire preuve de grognasserie, j’ai sollicité l’étudiant et ses connaissances pour avis au sujet du traitement d’une pathologie non urgente en indiquant publiquement qu’il était plus à même que moi de connaitre les recommandations en cours.

Degré de gravité de la grognasserie et axes d’amélioration : Oui c’est vrai je l’avoue, les étudiants en 6e année m’agacent plus volontiers que ceux de 4e année. Parce qu’ils ont moins d’excuses en théorie, et que l’année prochaine ce sont eux qui vont vous soigner. Alors qu’ils soient ignares ou empotés (rarement les deux à fond, d’ailleurs celui-ci était versant plat-de-nouilles mais semblait connaitre au moins certains de ses cours), ça m’agace. Et de fait, souvent, peut-être parce que je m’y identifie, je trouve que les «jeunes» externes sont plus rapidement «opérationnels» que les «vieux». La raison que j’invoque est de me dire qu’en étant «jeunes» ils sont un peu «table rase» et en débarquant en stage chez nous ils acquièrent très vite une capacité à se sortir les doigts du …. (stéthoscope ?) pour agir vite et bien. Alors qu’en 6e année, si ils n’ont jamais fait de stages de médecine d’urgence ou de réa au cours desquels on les fait réellement participer, ils ont tellement pris l’habitude de pousser nonchalamment un chariot pendant la scandaleuse et traditionnelle visite professorale, que dans un certain sens le mal est fait. J’ai certes survécu au fait que certains séniors se soient comportés de façon hautaine avec moi. Cependant j’ai toujours été opposée au principe du «j’en ai chié donc vous en chierez» que je trouve profondément creux. On peut apprendre de la peur, mais on peut également apprendre de l’envie. De fait, c’est parce que j’ai eu des séniors autrement plus patients que moi hier, que j’ai avancé avec joie et envie vers ce métier. Bon, certes énoncé un peu durement, mais le principe fondamental «un syndrome coronarien doit être scopé et surveillé en permanence parce que le risque c’est le trouble du rythme, parfois précédé par un orage rythmique asymptomatique qui t’aurais permis d’anticiper» semble être entré dans le crane du jeune homme. Enfin, j’aurais dû faire comme j’en ai un peu perdu, à tort, l’habitude : décrire les principes de «ce que j’attends de toi, dans tel ordre, pourquoi et comment» et «si tu as des questions ou un souci tu n’hésites pas» dans la VL en chemin avant d’arriver chez le patient.

Victime de l’odieuseté bibiesque n°2 : un ambulancier privé.

Le contexte : Encore un syndrome coronarien non ST+, ici risque élevé. SMUR arrivé en premier sur les lieux. Appartement exigu, escalier pas génial, fin de nuit hivernale, patient tout frêle, épouse bavarde et … cf victime n°3.

Ma demande : Commencer par faire son taf d’ambulancier privé correctement avant d’essayer de mal faire le mien, en particulier en ma présence. Ne pas enfreindre des consignes répétées-archi-répétées pour le même type de pathologie. Ce qu’on pourrait penser être soit de la bêtise, soit de la provoc’, en fait. M’enfin à la limite tant qu’à y être, le faire sous mes yeux me permet de rectifier.

Les trucs qui m’ont énervée : Alors que l’ambulancier du SMUR a déjà recueilli la dernière ordonnance du traitement du patient, ainsi que le dossier médical (cf le paragraphe du «Portefeuille» ici), qui sont disposés de façon méga-visible quand on entre dans la pièce, alors que dans cette petite chambre le médecin SMUR est en train d’interroger le patient et l’épouse tout en procédant à un examen clinique, que le reste de l’équipe s’affaire, et que 8 personnes dans 12m² ça commence à faire juste et à être chargé sur le plan sonore, Monsieur l’ambulancier privé se permet de débuter un interrogatoire médical avancé (pas juste «C’est pour une douleur dans la poitrine ?») auprès de l’épouse, ce qui a pour effet immédiat de multiplier par deux le niveau sonore (les autres intervenants essayant de travailler dans le calme afin de ménager le patient et l’examen cardio-pulmonaire). À la remarque bibiesque comme quoi «c’est bon les antécédents…» qui aurait voulu se poursuivre par un regard indiquant le matériel qu’il pouvait être utile de passer à l’infirmier ou à l’externe (histoire que Monsieur ait l’impression de servir à quelque chose d’autre que de prendre de la place et de faire du bruit). Malheureusement pas de suivi de regard ni de prise en considération de ma précision (qui pourtant semble avoir été entendue). Poursuite de l’interrogatoire médical par Monsieur. PIM 1! (cf ci-dessous). Par la suite, lors de la sortie d’appartement – descente des escaliers, de loin, je voudrais pas dire, mais j’en ai vu faire plus vite et mieux avec des patients plus lourds et des environnements matériels plus contraignants. Enfin, une fois sortis de l’immeuble (en «chaise» donc) alors que le frais de saison ne saurait que piquer un peu plus les coronaires, tentative de manœuvre du «donc là vous descendez de la chaise et vous montez sur le brancard» dehors dans le froiiiiiid ! PIM 2.

Description de l’odieuseté : Donc après politesse initiale normale, et tentative de «C’est bon les antécédents» + regard pas suivi, le PIM1 tomba sèchement, à type de «C’est pas la peine qu’on soit deux à mener l’interrogatoire médical simultanément, là. Donc les antécédents et tout je te les filerai après, pour ta feuille, mais en attendant tu peux aider (et me laisser faire mon métier), hein ?». (Entre parenthèses le «et me laisser faire mon métier» je ne sais pas si je l’ai dit et si oui comment.) Efficacité maximale immédiate qui ne m’a pas empêché de rester distante et hautaine par la suite. Je crois avoir évité le PIM1,5 (intermédiaire) du genre «Bon et sinon ça pourrait être bien de se dépêcher»  car dans mon souvenir je l’ai pensé fort pendant ce brancardage s’éternisant et mal raisonné, mais il me semble avoir fait en sorte de m’occuper à écrire ma fiche pendant ce temps pour éviter de le verbaliser. De fait le coup du lever du patient tout seul dans le froid a immédiatement déclenché mon (= PIM2) «Et depuis quand on fait faire un effort à un patient qui a une douleur thoracique ?» que j’avais déjà eu l’occasion de sortir à d’autres, heureusement seulement 2 ou 3 fois, et que je décline en dit-gentiment-mais-préventif «Et bien sûr on ne lui fait faire aucun effort, même pas se lever» lorsque je suis en régulation et que je prends les bilans des ambulanciers ou pompiers qui sont amenés à transporter un patient présentant une douleur dans la poitrine.

Tentative de se rattraper : Aucune. J’ai remercié ces ambulanciers après l’intervention, mais ça c’est le minimum de la politesse. Pas un mot de plus avec Monsieur, pas un sourire, pas une plaisanterie. Pro, distante et sèche.

Degré de gravité de la grognasserie et axes d’amélioration : À la décharge de Monsieur, il n’a pas fait LE truc sur lequel habituellement je démonte les ambulanciers privés (le problème précis ne se posant pas avec les pompiers) : compliquer voire retarder la prise en charge en quémandant à la famille ou en cherchant eux-mêmes (y compris détresse vitale et nécessité de bras + d’aller vite) les fameuses cartes vitales et de mutuelles dont ils n’ont pas besoin pour être remboursés dans la mesure où l’identité du patient est connue et l’intervention médicalisée par le SMUR (enfin c’est ce qu’on m’a expliqué). [Je ne parle pas de simplement les prendre alors qu’elles sont à portée, mais ça m’est arrivé de les attendre dans leur propre véhicule pendant 15 minutes et finir par m’apercevoir quels étaient les éléments si précieux qu’ils étaient retournés chercher à l’intérieur du domicile.] A sa décharge également, en l’absence de SMUR, rien de plus affligeant en régulation qu’un bilan ambulancier qui vous énonce l’absence d’antécédents ainsi qu’une liste de médicaments quotidiens indiquant clairement la polypathologie. J’ai, pour sûr, participé à la réputation d’ours mal léchés que se tiennent les médecins SMUR auprès de la profession de Monsieur et de son collègue. Sûr. Ce qui n’a rien de constructif. Il m’a été clair que seul le comportement de Monsieur, le chef des deux ambulanciers privés, posait problème. Son acolyte a lui été présent mais serviable, tant vis-à-vis de l’équipe SMUR que du patient lui-même. Il en reste que les piqûres de rappel à type «On ne fait JAMAIS faire d’effort, si minime soit-il, a un patient présentant une douleur thoracique» sont parfois nécessaires. Si possible, j’essaie généralement d’expliquer (de préférence en présence des externes qui ne le savent pas toujours déjà) que c’est souvent au moment du brancardage, à la base, que se produisent les instabilités hémodynamiques et autres bêtises dysrythmiques. Et qu’alors le moindre effort peut s’avérer être la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mais oui, bien sûr, of course, évidemment, j’aurais dû débriefer avec ces ambulanciers après l’intervention, avec ou sans mes PIM 1 & 2 auparavant. Au calme. En les écoutant. (Peut-être ne leur a-t-on jamais dit ? Peut-être ont-ils vu faire le contraire ?). En expliquant. Le pourquoi et le comment. Parce que la peur est moins efficace (surtout qu’en l’absence d’explication, elle peut disparaître dès que vous tournez les talons !) que le raisonnement et l’envie partagée de bien bosser, en bonne intelligence.

Victime de l’odieuseté bibiesque n°3 : l’épouse d’un patient.

Le contexte : Intervention SMUR (idem n°2) auprès de l’époux de la dame, qui a de lourds antécédents, et qui présente une douleur thoracique. Bien que la dame ait également de gros soucis de santé (ce que je n’apprendrai que plus tard), elle s’occupe énormément de son mari. Elle est anxieuse et pour cause, ce ne serait pas la première fois qu’il se trame quelque chose de grave derrière les symptômes de son mari !

Ma demande : Pas grand-chose, en fait. Si possible m’expliquer comment les choses se sont déroulées avant l’appel au 15 et notre arrivée. Me renseigner concernant les antécédents et les traitements, la structure de soins dans laquelle le patient est suivi. Éviter d’elle-même présenter une pathologie cardiaque aiguë simultanément, de préférence (s’est déjà produit, contexte de décompensation aiguë du conjoint => stress +++). M’enfin les proches font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Et nous comprenons leur désarroi dans le cadre de l’urgence (comme dans celui de la pathologie aussi lourde que chronique, d’ailleurs).

Les trucs qui m’ont énervée : En un mot ? Ch.ante. Mais sans vocalises, bien que voix stridente. Intrusive. Coupe la parole à son époux à plusieurs reprises lors de l’interrogatoire médical sans que cela ne me semble avoir été ni utile ni nécessaire, trouve machinalement l’endroit de la pièce le plus gênant en termes d’ergonomie vis à vis du déploiement humain et matériel pour se tenir debout, répond à côté des questions ou en fait le tour en décrivant chaque détail de l’évolution depuis 25 ans sans que rien de clair ne ressorte, il est 5 ou 6 heures du matin, j’ai autant de mal à discerner les éléments pertinents qu’à trouver une aiguille dans une botte de foin. Insiste pour telle destination en balayant mon «je vais en parler à ma collègue à la régulation qui va les appeler pour savoir si l’équipe de la structure X peut recevoir votre mari» par un répétitif et inébranlable «il va là, oui la dernière fois il y est pas allé et il a fallu le transférer ensuite alors je veux pas qu’il aille ailleurs je veux qu’il aille là» (lorsque les structures spécialisées dans lesquelles les patients sont suivis sont incapables faute de place de les recevoir dans l’urgence, les patients sont adressés vers d’autres structures adaptées au plus proche et en bonne intelligence entre les différentes institutions, sont transférés une fois une place libre si leur état nécessite que l’hospitalisation se prolonge. En l’occurrence entre les 2 structures citées par la dame, cela se fait très régulièrement et dans de bonnes conditions.) A posteriori je crains que mon cerveau n’ait aussi capté inconsciemment (à tort ou à raison d’ailleurs) un rejet «de principe» des jeunes femmes médecins tant le ton employé par cette dame pour décrire un médecin de la structure souhaitée qu’elle avait eu au téléphone la veille était teinté de mépris (alors qu’aucun des noms de médecins hommes envisagés n’aura eu cet effet). Il est possible que cette variable inconsciente ait participé à mon agacement. En tous cas l’anecdote me permet de soulever le détail du n° appelé en cas de douleur suspecte et de fait le 15 n’est jamais composé. Débute alors un essai gentil de «message prévention» de ma part au sujet du numéro à composer en cas d’urgence … Qui nous renvoie alors au énième épisode de «Oui mais le 15 l’autre fois ils l’ont fait aller là où je voulais pas….». Alors qu’échouent mes tentatives d’explication calme et simple, arrivée des deux problèmes suivants : d’une part le motif d’appel et le principal sujet médical d’inquiétude concerne des chiffres tensionnels sortant à peine des clous et non la douleur infarctoïde (et ce malgré toutes mes paroles jusqu’à la fin de l’intervention, moralité efficacité prévention = 0 pointé, bravo Adré, vas te rhabiller), d’autre part la dame tient pour acquis que nous la transportions également vers la structure qu’elle a choisi (et dont nous n’avons pas encore confirmation) pour son mari sans entendre mes objections.

Description de l’odieuseté : Je ne crois pas qu’en ramant pour décrire les nécessités de faire le 15, ni le fait que la douleur était plus à craindre que la minime variation tensionnelle, j’ai été «odieuse». Par contre. Oui, je crois avoir été un peu beaucoup sèche, à force de répéter gentiment mais qu’elle ne l’entende pas, pour l’orientation vers telle ou telle structure dont on ne pouvait pas «décider» sans prendre en compte l’accord du médecin de garde (et donc des places disponibles) dans ce service. Pour ce qui est d’emmener la patiente avec nous… Oui, j’ai été, ça m’a échappé, mea culpa, une authentique grognasse. Je lui ai dit et répété, 3 ou 4 fois, calmement, que cela n’était pas possible. Que si comme elle me le rapportait, elle avait pu monter dans l’ambulance une fois, c’est qu’il n’y avait pas le SMUR en +, ce qu’elle m’avait concédé. J’écrivais, debout, l’heure de départ des lieux sur la fiche d’intervention, avant de rejoindre le patient et l’équipe dans l’escalier, quand cette dame, cette épouse inquiète, m’a à nouveau demandé. «Mais vous croyez que vraiment, ce n’est pas possible que je viennes avec vous ?». Et là, à 5 ou 6h du matin, à cette pauvre femme, j’ai lâché, le plus sèchement du monde, en redressant progressivement mon visage et mon regard vers elle si bien que nos yeux se sont croisés à peine ces mots avaient-ils été prononcés : «Ah non, ça, c’est juste hors de question.»

Tentative de se rattraper : Et l’instant d’après qui a suivi cet honteux passage de «Queen of the Grognasses» j’ai pensé, une fraction de seconde avant de capter son regard : «Mais bordel qu’est-ce que t’as dit ??? Mais comment tu parles aux gens ? Connasse !». Alors oui son regard, son être entier était soufflé, interloqué. Évidemment. Alors en un instant aussi, comme si l’âme-connasse en moi s’était reculé d’un seul coup, laissant la part à la meuf normalement empathique du désarroi d’autrui que je suis «habituellement» ; avec les mains, la posture, le regard, le ton de ma voix, enfin tout ce qui n’est pas dans les mots, tout à fait spontanément, j’ai entouré la broderie que je me suis dépêchée de tisser pour tenter d’adoucir l’impact de cette maudite phrase, et de la façon avec laquelle je l’avais prononcée. En bref, j’ai ramé. Je l’ai suivie, alors que tout naturellement elle s’éloignait de moi comme d’un être nuisible, et doucement j’ai brodé, le risque encouru si un accident se produisait, le nombre déjà important de personnes dans une ambulance pas si grande, j’ai brodé. Mal. Et puis elle s’est rangée au fait qu’elle se ferait accompagner par quelqu’un, une solution entre-temps apparue dans son esprit, et de façon assez surprenante m’a laissé quand même humainement l’approcher, pas de trop près, mais beaucoup moins loin que je ne l’aurais imaginé. J’ai rajouté quelques points de broderie, y compris sur le fait que j’étais désolée d’avoir été très brutale. Et je suis partie, parce qu’entre temps, son mari et l’équipe avançait.

Degré de gravité de la grognasserie et axes d’amélioration : Je hais les gens hautains et méprisants envers les patients ou leur entourage plongé dans le désarroi. Je hais cela. Je me hais d’avoir été cela. Je me hais de savoir que ce n’est sans doute pas la première fois, que d’ailleurs si il faut cela m’arrive quotidiennement, pluri-quotidiennement sans même m’en apercevoir. Je me hais de savoir que malgré la gifle que ça m’a mis à moi-même, ça m’arrivera probablement encore. Peut-être demain.

Bien sûr, c’est des trois accès de pure grognasserie de cette garde (putain 3 en 1 garde, ça craint !) le dernier, celui avec cette épouse inquiète, qui me fait le plus horreur. Enfin cela dit se comporter comme une grosse conne avec un étudiant probablement terrorisé et qui n’est pour rien dans le fait d’être un peu gauche, et qui le sera de moins en moins, mais qui n’a pas lui, fait preuve d’irrespect vis à vis des patients ou de leurs familles (en tous cas pas à ma connaissance), c’est déjà complètement nul et consternant de facilité. Avec les ambulanciers privés aussi. Ne pas sourire au moment d’exprimer qu’ils seraient bien aimables de se rendre utiles et à celui de leur rappeler une règle de prise en charge, soit. Enfin sans expliquer sans débriefer, à mon humble avis, ça sert strictement à rien de gueuler, de faire mon médecin SMUR qui-se-prend-pas-pour-de-la-merde de base, à part à les braquer et ne pas améliorer nos relations. Ni celles qu’ils auront a priori avec les autres équipes SMUR qu’ils croiseront, ou des gens qui leur répondront au CRRA. Et étant assez persuadée par ailleurs que l’énergie dépensée à ne pas s’apprécier mutuellement est de l’énergie qui va en moins à la qualité de la prise en charge des patients, c’est nul.

M’enfin quand même, cette dame. Mais comment j’ai pu lui parler comme ça ? Mais pourquoi j’ai pas fermé ma gueule, à cet instant-là ? Pourquoi j’ai pas pioché dans une de mes phrases toutes faites pour ce genre de requête ? À vrai dire, j’en suis encore choquée, là.

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12 commentaires pour Triple-G

  1. thoracotomie dit :

    Les 3G ne me semblent pas au même niveau, et donc pas vraiment comparables.
    Le 2d avec l’ambulancier est vraiment problématique : un ambulancier n’a pas à se substituer au médecin, ne serait ce que pour l’interrogatoire du patient et/ou des proches, et encore moins quand il est là ! Est ce du zèle inopportun de sa part ou de l’esbroufe … vaste question.
    Le 3e, je pense que tu décris assez bien une situation où l’épouse cherche l’attention des soignants, ce qui en médecine porte un nom. Mais n’est pas adapté en situation d’urgence vitale. Extrêmement difficile de ne pas être désagréable, mais essayer d’être neutre quitte à passer pour un(e) sans coeur.
    Le 1er je te trouve dure en effet avec l’externe. Tous les médecins ne sont pas faits pour faire de l’urgence et encore moins du SMUR. Pire il y en a même certains qui sont incapables de reconnaître une urgence. Pour certains c’est juste incompatible avec leur façon de fonctionner. En tant qu’étudiants ils sont forcément un peu « gauches » et si visiblement le SMUR c’est pas leur truc, il faut gentiment les mettre de côté pour qu’ils ne gênent pas trop. Tu ne pourras pas convertir tout le monde à ton métier.
    A titre personnel je me souviens bien (et pas seulement en gardes de SAMU) avoir été inefficace et même gênant envers le médecin que je devais assister. Ca a toujours été pire quand il/elle se mettait à gueuler, surtout en public : humiliation, paralysie immédiate et impression durable d’être une merde.
    Le stress des situations fait qu’on réagit émotionnellement et épidermiquement mais il ne faut pas se laisser déborder. Je ne te dis pas que c’est facile, j’y travaille encore beaucoup aujourd’hui. Sans doute jusqu’à mon trépas d’ailleurs 🙂

  2. Ptite externe dit :

    Faute avouée, toussa ….

    Evidemment j’ai plus d’empathie pour le pauvre externe, ça me rassure pas quant au futur stage d’urgences-réa (que j’envisage de faire en SMUR, d’ailleurs) (mais du coup j’hésite là xD)
    Mais au moins tu as essayé de te rattraper. C’est vraiment pas le cas de tout le monde !

    Vu comme tu le racontes j’ai pas l’impression que l’épouse cherche à attirer l’attention, elle a juste l’air très inquiète. Il y a plein de gens qui sont super chiants quand ils sont inquiets.
    C’est pas évident de garder son calme … et puis ça peut servir de « choc » pour une prochaine épouse de patient chiante.

    Bref te torture pas trop non plus, personne n’est parfait ! surtout en garde, au milieu de la nuit … et c’est de ses erreurs qu’on apprend (enfin, il paraît).
    Dis-toi que ça fait de toi un meilleur médecin !

    (au fait je tutoie mais je crois avoir jamais demandé, je peux hein ?)

    • frédéric dit :

      « au fait je tutoie mais je crois avoir jamais demandé, je peux hein ? »

      Arrête de faire ton externe !!!

      😉

      Frédéric

  3. Docarnica dit :

    Je trouve en effet que l’externe est encore à former et que la formation par l’humiliation est contre-performante. Il sera peut être un excellent médecin non-urgentiste. Par contre l’ambulancier joue clairement à Zorro à la place de Zorro (ette) pour le coup.
    Le 3º volet : je ne suis pas sûre d’arriver à me maîtriser face à une épouse très chiante en effet. Visiblement elle est à côté de la plaque et se mêle carrément de faire de la régulation pour son mari. Une phrase un peu sèche certes , mais pas dénuée de bon sens.

  4. Kewan dit :

    G1 : Comme docarnica ! quand j’étais externe et interne débutant, dès qu’on me critiquait un peu fort, je perdais les pédales et je faisais du n’importe quoi (enfin, plus que d’habitude, hein).
    G2 : je confirme l’énervement que constitue un ambulancier qui fait ton boulot à ta place (antécédents, bla bla bla). Ca nous arrive aussi comme MG en visite ou de garde.
    G3 : clairement, elle est angoissée, mais on n’est pas parfaits tout le temps, et son insistance bornée peut faire péter un boulon. Que celui à qui ce n’est pas arrivé en garde à 5h du mat’ te jette la première pierre. (mon point G à moi c’est d’avoir fait partir une petite jeune fille de 20 ans en pleurs, sans ses ordonnances qu’elle a balancé par terre, qui était venue à 4h du mat pour une otite aux urgences et à qui j’ai dit qu’il existait les MG de garde pour ça).

  5. Coco dit :

    Parce que fatigue, parce que pression, parce que répéter 15 fois les mêmes choses, même si ça fait partie du boulot, y’a un moment où seuls les robots peuvent garder une constance linéaire…
    Pis parce que tout le monde peut avoir des moments « moins » et parce que si tu t’en voulais pas…ou plus, tu serais devenue une autre.
    Alors des bisous et un peu d’indulgence…

  6. Florette dit :

    Je tiens juste à dire que personnellement, en tant que vieille externe (apparemment on est des vieux en D4 ^^), j’ai trouvé pire que le chef qui parle hyper sèchement… Le chef qui parle hyper sèchement ET qui après sort LA phrase : « nan mais franchement t’es en D4 là ! Dans 4 mois c’est l’ECN et dans 6 tu es seule face au patient t’es au courant là ? »
    Alors là franchement moi ça, ça me fait limite fondre en larmes en public …. Encore PIRE que la phrase hyper sèche juste avant… ^^
    (PS : et sinon, j’adore vous lire régulièrement alors merci à vous ! 🙂 )

  7. zigmund dit :

    je trouve que tu n’as pas eu tort pour l’ambulancier et pour l’épouse
    l’ambulancier parce qu’il joue les zorros comme un cheveu sur la soupe; pour l’épouse je comprends l’angoisse du conjoint mais c’et le genre de personne qu’il faut cadrer tt de suite : je le sais mes parents se conduisent comme ça avec leur toubibs et quand l’un parle tt le temps ça sert juste à embrouiller le pauvre doc qui se rappelle tout juste ce qu’il fait là. donc c’est dur mais parfois salutaire.
    pour l’externe tu es dure mais c’est qd même gérable. dis toi que ce genre de leçon va lui profiter peut être seulement dans qq années.
    j’ai bien plus appris des « engueulades » subies (quand elles étaient justifiées) que des choses gentillement enveloppées. De même ces 3 G t’ont marquée et vont te marquer et tu t’en souviendra toujours parce que c’est toi qui es le plus blessée.
    des années après mes G persos me poursuivent encore (nous en avons tous un stock de G tapis au fond de notre conscience) je passe mon temps à essayer de ne plus les reproduire. donc ils sont « didactiques » ,

  8. babaorum dit :

    Coucou, question: regrettes-tu le fond ou la forme ? Il ne faut pas forcément regretté d’avoir pensé faire ce que tu as fait. De l’avoir fait et comment, ça c’est plus discutable. De l’avoir fait ça je le comprends pour les trois cas. La manière dont tu l’as fait, c’est contestable… me concernant et ça ne vaut que pour moi. Cela dit, s’il ne reste que ça à discuter, tu as en partie l’excuse du stress et/ou de la fatigue. Donc enlève 3 points de mauvaise conduite. La note est plus acceptable déjà, non ? 🙂

  9. frédéric dit :

    J’ai un peu honte de l’avouer aujourd’hui,
    mais je crois que mon point G perso est pire que le tien.

    Jeune externe en chir digestive, je pratiquai mon premier « TR » sur un
    pauvre patient en attente de bloc.
    A deux doigts…

    L’excuse de la jeunesse ?

    Aïe aïe aïe ouïlle ouïlle !…

  10. Titine dit :

    Je suis ambulancière et j’ai hélas des collègues comme ça, du genre à tutoyer l’équipe SMUR comme si ils étaient de vieux potes, à faire l’interrogatoire à la place du médecin et à expliquer le diagnostic à la famille (devant le médecin du SMUR, c’est pas drôle sinon !)
    Juré ce sont des cas exceptionnellement rares … le pire c’est qu’ils ne se rendent même pas compte de la honte qu’ils attirent sur notre profession, persuadé d’agir comme un vrai pro, alors même si ça fait jamais du bien à l’ego de certains, ne vous excusez surtout pas d’avoir remis ce tocard à sa place !
    Ils n’ont ni l’excuse de l’externe qui est maladroit par manque de pratique, ou de l’épouse inquiète qui essaie de garder au maximum le contrôle de la situation
    J’en profite pour dire que j’apprécie énormément de travailler avec les équipes SMUR, et que je vous rejoint quand vous racontez tout au long de ce blog combien c’est « WAAAAAAAAAAAAA » quand l’inter est terminée, que tout le monde, de l’ambulancier au médecin, en passant par l’IDE et les élèves présents ont fait leur travail en bonne coordination et bien sur que le héros du moment, à savoir le patient, s’en sort pas trop mal grâce aux efforts de tout ce petit monde !
    Alors merci pour votre blog et pour votre talent de racontage d’inter !

    • docadrenaline dit :

      Vous verrez que j’épingle certains de vos confrères de temps en temps sur ce blog, effectivement. De la même manière qu’on ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure, je le reconnais. En effet cela se passe très bien avec la majorité, et même excellemment avec quelques uns (le genre dont on est ravi de voir la tête quand on arrive sur une grosse inter parce qu’on sait que l’interaction se fait vite et bien).
      Quant à la tocarderie, c’est un mal dont un bon nombre de mes semblables est également atteint (y’a pas de raison), et qui me touche personnellement épisodiquement (enfin j’espère pas trop souvent).
      Merci pour votre commentaire ! A bientôt !

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