Rêche leçon

Voici un post qui ne manquera pas de vous convaincre que votre servitrice est quelqu’un d’hautain et de puant. Âmes sensibles donc priées de s’abstenir.

C’est une remarque de mon externe qui m’a fait tilter. Nous venions de franchir la porte de sortie d’un service de soins intensifs de cardio, et étonné, il se tourne vers moi. «C’est marrant, j’ai trouvé qu’il avait l’air d’avoir hâte qu’on parte, sans le dire, cet interne de cardio !». Oui, en revisualisant la scène qui venait de se dérouler, les brèves transmissions médicales concernant un patient que nous avions transféré et dont l’interne connaissait déjà le dossier, c’est vrai. Mais, précisais-je, il avait l’air d’avoir hâte, tout en exprimant dans sa posture tant de retenue et de respect, avec un parfum de crainte sensible. À l’étudiant de mon équipe de me le confirmer, d’autant plus qu’il connait cet interne pour avoir fait un stage à ses côtés, et oui, la hâte, la crainte, le respect, il les a senti.

Je sais pourquoi, au moment où il me le dit. Je m’en rappelle. Pour mes patients, je ramperais par terre, devant le professeur ou l’agent de service m’aplatirais. Pour mes patients aussi, il peut m’arriver d’user du costume de sombre connasse hautaine. Pour mes patients, si ça doit servir leur intérêt. On me paye pour les prendre à charge au mieux, et si pour le mieux il faut supplier, exiger, négocier, je le fais.

L’histoire commence trois jours plus tôt. Le matin, nous partons en équipe, pompiers et SMUR, auprès d’une dame, en ville, qui a mal dans la poitrine. Depuis quelques dizaines de minutes. En entrant dans la pièce, son aspect moche-gris-en-sueurs me dit «Infarctus», et je n’attends plus de l’ECG que de me dire quel est le territoire concerné. La douleur est rétrosternale, à type de brûlure. Elle irradie un peu vers les mâchoires. Nous perfusons la dame, histoire de la soulager, et de commencer à la traiter. Voici que sort l’ECG. Point d’ondes de Pardee. Aspect peu modifié, mais si quand même le ST est un tout petit peu sous-décalé en V5-V6, et l’onde T est négative en VL. Et en DIII, y’a un tout-petit-avec-les-yeux-de-la-foi-capillotractée sus-décalage du segment ST. [Désolée de la description chiante]. Même pas 1 mm entier. Mais avec cette morphologie qui pue du cul, dans ce contexte de patiente qui souffre, et qui est en sueurs mal colorée. J’appelle la régul, qui organise notre accueil dans un service de soins intensifs de cardio à proximité, celui souhaité par la patiente. Au moment de partir, le chef d’agrès des pompiers me demande quelle est la pathologie présentée par la patiente. «Roooh ben je pense qu’on serait arrivés une heure plus tard, l’ECG aurait montré un infarctus pourri.» Traitement du SCA non ST+ check, brancardage, roulons, arrivés. Installons la dame dans un lit. Nettoyage du matériel, transmissions, etc. Et là, la patiente me dit «Ouh lala, ça fait comme un poids !»avec une grimace crispée. J’appuie sur le bouton, et oh magnifique que vois-je ? Des ondes de Pardee, territoire inférieur, splendides. Bon ben la dame est poussée jusqu’à la coro, on a bien fait de l’amener là, la table n’est qu’à trente mètres. Les suites sont favorables pour la patiente, youpi.

Quelques heures passent. Une ou deux interventions entre temps.

Et voilà la joyeuse équipe partie, à Pétahouchnok un peu loin, auprès d’un homme qui a mal dans la poitrine. C’est un quadragénaire, il a la gueule du futur coronarien, fume comme un pompier (alors qu’il n’est même pas pompier !), plutôt mince et grand, oui peut-être hypertendu mais qui n’a jamais voulu être traité. De fait il a assez bonne mine, la douleur ayant diminué avant notre arrivée. A culminé à 8/10, mais n’est plus que de 4/10. Examen sans particularités. ECG … Photocopie du premier tracé de la patiente du matin. La douleur est constrictive, médiane, irradiant un peu vers l’épaule droite.

Perfusion, pimpampoum, brancardage, traitement du SCA non ST+ olé, cherchage d’un endroit pas trop éloigné pour pécho du réseau pour appeler la régul. Ayé, deux barres, description du-patient-de-la-douleur-du-tracé. Décision commune régul-SMURiste de commencer à rouler, en effet où qu’on aille on peut déjà se sortir de ce trou perdu. La douleur passe à 1/10, et la régul me rappelle pendant le trajet.

Nous irons vers le CHU, effectivement le plus à proximité, aux Urgences, qui sont, on est samedi et-je-le-sais-pour-les-avoir-traversées-une-heure-avant, blindées. Alors que le service de soins intensifs de cardio est vide archi-vide, je-le-sais-aussi, des amis lutins m’en ayant informée. Ça m’agace. Le patient est jeune, donc cet aspect ECG est particulièrement suspect, la douleur est elle aussi suspecte, ça m’agace. J’ai en tête l’apparition des ondes de Pardee, le matin même, sur le tracé de cette dame dont la douleur s’était soudain modifiée. Les Urgences bossent bien, archi-bien, très pro, énormément de bonne volonté, mais y’a un moment où le fait d’être blindées, ça peut ne pas aider. Si c’était également le cas du service de soins intensifs de cardio, ça ne me gênerait pas. Mais la vacuité dont j’ai été informée me fait m’énerver.

Enfin, quoi qu’il en soit, les kilomètres s’alignent. C’est quand même sacrément loin. La douleur a complètement disparu, j’en suis ravie. Le patient est bien coloré. Et puis… On a un scope, sur une des équipes, qui est pourtant du même modèle que les autres, mais, comme quoi les scopes ne sont pas juste des machines, a un tempérament généreux, et qui régulièrement nous imprime des tracés que nous n’avons même pas demandé. Ça lui fait plaisir, il est comme ça, il aime donner, de temps en temps il nous imprime des tracés ECG. Et là, ça lui pète, il a envie, alors il recueille de ses petites électrodes l’activité électrique, et avec quelques secondes de délai, imprime. Ça serait mal poli de ne pas se saisir du présent, je ne voudrais quand même pas le vexer, alors je jette un œil au tracé.

Heureusement que j’étais assise à la tête du patient, qui n’a donc pas pu voir mes yeux s’écarquiller. «Vous n’avez pas mal, là, Monsieur ????» le ton un brin inquiet. Non non, l’a plus mal. Je montre à Aspelund la subtile modification ECG. Le patient n’a plus mal. Quand vient le tour de mon IADE d’avoir cet air inquiet-ahuri que j’ai eu quelques secondes plus tôt, je le rassure d’un clin d’œil. J’ai ma petite idée.

Sur le tracé, l’aspect minimement sous décalé en V5V6 s’est encore + creusé, atteignant officiellement le seuil du pathologique, l’onde T négative en VL est devenue franchement plongeante, et le tout-petit-riquiqui sus-décalage du segment ST en DIII s’est majoré, pas énormément, il ne fait que 2 mm, mais s’est systématisé aux autres dérivations du territoire inférieur, DII et VF. Et le patient n’a plus mal. Nous lui avons déjà administré Aspirine, Clopidogrel, et HBPM (yep depuis les recommandations ont changé). Derrière l’oreille j’ai ma petite idée. Un coup d’œil par la vitre, tout va bien, l’avantage d’être loin, c’est que j’ai le temps de procéder comme me le dicte le petit lutin intracrânien que j’héberge.

Nous laissons passer quelques minutes. Avant de refaire un tracé, que le lutin intracrânien sautille dans tous les sens, et de rappeler la régul. «Oui allo c’est bibi, tu peux rappeler l’USIC, pasque là le Monsieur ça y est on sait que c’est sûr sa douleur était bien cardiaque, aspect ECG tralalitralala». Il reperfuse. Il a eu une douleur typique, il a un premier tracé suspect, un second moche mais contemporain de l’absence de douleur, et son dernier tracé, il est quasi-complètement normalisé. Fini la T négative en VL, fini le brin sous-décalé du ST en V5V6, fini le sus-décalage en DII et VF. Seul persiste l’aspect sus-décalé léger en DIII, inférieur au 1,5 mm. Ma régulatrice me rappelle après 3 minutes pour m’indiquer que les portes du service de soins intensifs de cardio nous attendent. Youpi.

Cependant, à notre arrivée, c’est un interne grincheux-j’ai-pas-envie-de-bosser qui nous accueille. Accompagné d’une équipe paramédicale qui elle, est souriante et motivée. Nous installons le patient, et n’écoutant manifestement rien à ce que je lui dis, l’interne-pas-motivé s’exprime avec un dédain ostentatoire à notre patient. Tout dans son ton, dans son attitude, dans sa posture, traduit ce «Monsieur si vous saviez comme ça me fait chier de devoir m’occuper de vous …». J’ai du mal à supporter.

Tournant les talons, fermant la porte vitrée, il se dirige vers le bureau non loin, pour jeter un œil aux tracés, que nous avons soigneusement annoté «Mr X, n°1», «Mr X, n°2» … Le service étant calme, la plupart des membres de l’équipe sont là, à proximité. + les pompiers et l’équipe SMUR en train de nettoyer le matériel et le ranger. Lorsque ce petit merdeux débutant sans charisme, mais surtout qui vient de mépriser ce patient, saisi le dernier tracé, et suffisamment clair pour, j’imagine, publiquement me ridiculiser, affirme, montrant le petit sus-ST minime en DIII, seule anomalie qui persiste, «Oui enfin ça c’est typique d’une repolarisation précoce …». (= variante de la normale qu’on peut fréquemment observer).

Dommage. Game over, play again ! Qu’il me fasse passer pour débile, honnêtement ça m’amuse plutôt qu’autre chose, ce petit côté désuet du bébé-toubib-qui-sait-tout, et qui en toute franchise, a probablement plein de choses à m’apprendre. Mais ce que son comportement me laisse présager, c’est qu’il risque de bien faire sentir au patient son sentiment de ne pas le mériter, ni lui-et-son-temps-si-précieux, ni des soins adaptés. Ça … Je peux pas le laisser filer. Donc, puisqu’on est en public, qu’il n’a rien écouté, que le patient est auditivement protégé de ce qui se dit, allons-y.

Je reprends les tracés. Dans l’ordre. Pointe, une à une, chaque anomalie. Décrit l’évolution de la douleur en parallèle. «Et ça, là». «Et ça, ici». Une à une. Et de conclure, dans une pseudo-candeur assassine, «Et puis pour moi, les repolarisations précoces, c’est pas censé être évolutif, encore moins dans le cadre d’une douleur typique.» Et pim. En levant les yeux je lis la jubilation silencieuse dans les regards et les sourires de toutes les infirmières de cardio, qui se farcissent le bébé-toubib-qui-sait-tout à longueur de journée. Game over, play again !

Qui sait tout, mais qui a oublié que sa priorité, c’est le patient. Qui est victime, je le sais, c’est pas comme si j’avais pas été interne, d’une surcharge de travail chronique. Qui est mal payé pour ses gardes. Qui se coltine des chefs parfois odieux et des SMURs souvent cons (enfin au moins toutes les fois où c’est moi la SMURette). Etc etc. Mais qui a oublié que tout ça, ce n’est pas au patient d’en faire les frais.

Le patient, que ses coronaires soient partiellement, totalement, ou pas du tout bouchées, il n’est pas responsable du fait que soyez levés du mauvais pied. Le patient, il a mal. Il a peur. Parfois, en plus, il est en danger, médicalement. Ce n’est pas à lui d’essuyer votre absence de motivation à exercer notre si beau métier. Ce n’est pas à lui de payer le fait que vous ayez besoin de vous faire mousser. Ou alors, astuce : joignez le cliniquement utile à l’égoïstement agréable, et faites en sorte de le traiter au mieux, dans tous les cas de lui apporter considération et respect, et d’ainsi briller sous les yeux de votre chef ou dieu-sait-qui-peu-importe.

Le patient est LA priorité. Et autant médicalement, il est humain de se chier, autant parler aux patients comme à de la merde, c’est juste pas admissible.

À mon externe, qui avait remarqué, étonné, ce mélange de hâte, de crainte et de respect, j’ai expliqué. L’interne que nous venions de croiser, et qui tout gentiment s’était adressé à un vieillard que nous venions de transférer, dont il connaissait le dossier par cœur. Trois jours plus tôt, il avait eu à faire avec une facette hautaine que je lui avais infligée. Le pauvre.

«Cet interne de cardio, il y a trois jours, je lui ai publiquement appris à lire un ECG.» Sourire amusé de mon externe, paix intérieure de savoir qu’en de bonnes et prévenantes mains je venais de laisser un patient que j’avais transféré.

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7 commentaires pour Rêche leçon

  1. PMIssime dit :

    Décidément , j’aime VRAIMENT ce que tu écris . Encore une fois TRÈS juste et parfaitement formulé…

  2. zigmund dit :

    je me souviens avoir été proche de ce genre d’interne blasé et pas forcément compatissant il a fallu qq années et un ou deux coups de pied au cul bien mérités pour que je réalise… des années plus tard le souvenir de ces manquements me remplit de honte

  3. Rosebonbon6 dit :

    J’ai encore eu du plaisir à lire ton billet
    Restes toi !
    ta façon d’appréhender ton travail est pour moi la meilleure et le respect du patient doit être notre priorité
    Si cet interne à qui tu trouves très justement des circonstances atténuantes à compris ,alors tu as fait coup double

  4. Isabelle dit :

    Ahh… Moi, j’ai connu l’inverse, tu sais: obligée d’apprendre un ECG et le respect du patient à une urgentiste…! Et j’ai eu le respect du chef de service de cardio, qui a dit à mon patient que je lui avais sauvé la vie.. En attendant, la connasse l’a laissé tout un we aux urgences parcequ’elle ne croyait pas à mon interprétation de la douleur et de l’ECG.. Bon, il s’en sort bien. Ouf.
    Qu’est ce que tu écris bien, encore une fois!!

  5. Docarnica dit :

    Il y avait ce genre de petit con-peteux-sûrdelui en cardio quand je bossais aux urgences..et c’était vraiment insupportable quand on les appelait pour qu’ils prennent en charge un patient en soins intensifs cardio. Heureusement il y a tous les autres sympas à l’écoute du patient et de leurs collègues .
    J’adore tes billets. Mais tu le sais déjà .

  6. Ptite externe dit :

    Marrant, le seul interne con que j’ai vu de ma vie était un interne de cardio aussi … je voudrais pas tirer de conclusions hâtives mais … ^^

    (bon je pense pas sérieusement que ça a un quelconque rapport. Mais c’est marrant)(fin j’trouve)

    Ca me viendrait pas à l’idée de transférer ma mauvaise humeur sur les patients, en fait, ça me remonte plutôt le moral d’aller les voir !. Mais bon c’est vrai que j’ai pas de responsabilité vis-à-vis d’eux, c’est plus simple.

    (merci pour le mot de passe au fait !)

  7. Anne dit :

    Encore une fois bravo… Belle justesse ! ( et j’ai essayé de répondre à ton mp simplement pour dire merci pour le mot de passe et échec de l’envoi du message chaque fois… Donc merci doublé )

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