Sang bleu

Voilà, juste à l’instant, pour plaisanter, je disais à un ami et collègue, en parlant de mon pire ennemi, que si je le croisais en SMUR un jour, je ne serais peut-être pas capable de l’intuber. Pas au sens où j’en chie parfois énormément, à mettre le tuyau au-sol-dans-le-noir-et-le-merdier-avec-du-vomi-partout. Non, dans le sens «volontaire». Ces «blagues» là,  on fait gaffe à qui on les sort, parce qu’il est facile de mal les interpréter.

Oui bien sûr, qu’il s’agisse de mon pire ennemi ou de mon meilleur ami, prendre en charge quelqu’un que je connais, ça me poserait des difficultés. À cause de la rupture de c’te satanée barrière.

Mais au-delà de ça, y’a un truc que bêtement, j’apprécie et que je trouve très noble dans notre métier. C’est de soigner tous, sans distinction, sans juger. De soigner pareil, le PDG richissime et le sans-abri. De soigner pareil, la patiente souriante et celle qui vous insulte. De soigner pareil, le sombre connard qui vous expose ses idées racistes homophobes etc, et le pauvre gamin passé à tabac juste à cause de sa couleur. De soigner pareil, l’enfant qu’une voiture a percuté et le chauffard ivre qui l’aura fait.

Soigner. C’est à ça que j’ai été formée, c’est à ça que je suis payée. Y’a des gens dont le boulot est de juger. C’est pas mon job, de juger. C’est pas non plus à moi de savoir si untel ou untel a des idées meilleures que les miennes. Dans ma vie privée, ça ne m’empêche pas de les fustiger, ces idées. Mais au taf, je suis là pour soigner. Soigner et être empathique. C’est évidemment plus facile de m’émouvoir en me rappelant ma grand-mère addict au café au lait et aux mots croisés qu’en vociférant des propos misogynes. Mais j’essaie, tant que possible, de faire abstraction des charges négatives et quand le blessé dit souffrir, je pousse un peu plus de morphine, sans me poser la question de savoir si j’aimerais boire un café avec lui pour papoter.

Ça peut paraître idiot, de se retrancher derrière ce «je suis pas là pour penser [hors raisonnement médical of course], je suis là pour soigner». Ça peut.

Enfin n’empêche que ça me plait énormément, ce truc-là, cette noblesse qu’il y a dans notre métier, celui de soigner.

[Encore un post pour ne rien dire, pfff, pauvres lecteurs…]

Ce principe-là, je l’aime tant que pour rien au monde je ne l’abandonnerais.

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11 commentaires pour Sang bleu

  1. Giulia dit :

    Ce n’est absolument pas un billet pour ne rien dire. Tout le monde dans ton métier n’a pas cette conception des choses.
    Hélas, j’en parle par (triste) expérience. J’aurais aimé rencontré davantage de médecins comme toi.

  2. Cathy Tardito dit :

    Je ne suis pas issue du milieu médical (je ne suis qu’une modeste assistante juridique) mais j’ai plaisir et intérêt a lire votre blog. Et non, ce post n’est pas dénué de sens ou d’intérêt. Il est réjouissant de voir des personnes comme vous sérieuse et passionne et qui plus est, fière de rester droit dans leur mission (encore un commentaire pour ne rien dire …). Bonne soiree

  3. PMIssime dit :

    Une fois de plus, je plussois+++ tu exprimes les choses avec un énorme talent…

  4. Ptite externe dit :

    C’est décidé, tu seras mon modèle et la lumière qui me guidera à travers les sombres chemins semés d’embûches jusqu’aux ECN et au-delà, jusqu’au diplôme final (… putain c’est encore loin en fait.)

  5. Idyllia dit :

    Mais tu viens justement de tout dire, et tu as grandement raison d’employer le terme de Noblesse. Car c’en est une, reste comme tu es. Je crois qu’on aime l' »inutilité de ce genre de post »… Ou bien la gratuité de leur gentillesse, et de leur justesse.

  6. armance dit :

    Tu as raison, je me le répète souvent aussi: « mon job, c’est toubib, c’est pas juge », ça m’aide à faire abstraction de beaucoup de choses et d’arriver, en tous cas, je l’espère, à soigner tout un chacun de manière aussi égale que possible.
    C’est un peu plus difficile quand on est amené à revoir régulièrement les gens, on se demande parfois jusqu’où fermer les yeux pour faire notre métier. Ne pas acquiescer à des propos que l’on juge intolérable, éviter ou détourner le sujet est un moyen, et surtout se répéter « je ne dois pas juger » pour se concentrer sur ce que l’on a à faire.

    J’adore toujours autant tes textes. Encore, encore, encore…

  7. zigmund dit :

    il m’est arrivé de soigner quelqu’un que je détestais parce que c’était dans l’urgence ; j’ai géré l’urgence au mieux et j’ai même assuré le suivi. quand il a été sorti d’affaire je lui ai dit que c’était fini et que je souhaitais qu’il retourne voir son ophtalmo habituel … pour nous il est plus facile de dire non car nous n’intervenons pas (ou exceptionnellement)sur des urgences vitales.
    je ne suis pas sûr que j’ouvrirais mon cahier de RDV à un ministre de la santé, ou à un directeur de caisse de sécu ou alors ce serait avec un dépassement exceptionnel assez monstrueux.
    je crois que ma position diffère de la tienne parce que nous ne jouons pas dans le même type d’urgence et qu’en cas d’urgence vitale je ferais au mieux même avec mon pire ennemi.
    ceci dit je m’efforce de ne pas juger les gens , c’est ce qu’on m’a enseigné et que j’ai accepté : » quand vous êtes assis face à moi vous êtes le plus important du monde, dès que vous sortez je vous oublie pour soigner celui qui vous suit « 

  8. tavernier dit :

    Et bien, comme le dit l’adage réanimatoire
    Attention aux roux rétrognates

  9. canel dit :

    Hélas, il arrive parfois que ce merveilleux principe d’égalité ne soit pas respecté… Un soir d’hiver, j’ai appelé les pompiers sur la demande d’un sdf, un pied emballé d’un un sac plastique et qui avait trop mal pour pouvoir marcher. Description rapide de la situation, l’opérateur me répond demande alors si l’homme est sdf. Dès ma réponse, son ton est devenu beaucoup moins bienveillant, il ne pouvait rien faire pour lui, je n’avais qu’à appeler le samu social. Mais, le samu social non plus ne « pouvait » rien faire : hors de leur secteur d’intervention.
    Une soirée plein de désillusion. Si tous les blessés sont traités de la même façon par les médecins, encore faut-il pouvoir arriver jusqu’à ces médecins…

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