L’onde

Fin de journée. Vestiaire. En train de me changer. Cette sensation. Le sommet de la vague qui me porte. L’onde puissante et plaisante. L’impression de flotter dans une douce euphorie. La junkie au SMUR a eu sa dose, avec de la très bonne came.

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Rewind quelques minutes plus tôt. Le garage et la «pharmacie», autrement dit là où on refait le matos. «J’ai fait le suf !» dis-je. En écho, «le scope c’est bon». Une autre voix : «tiens !» à celle qui lui demandait de lui attraper les solutés. Ça va tellement plus vite à 4. Et c’est surtout tellement plus sympa. L’onde nous porte, tous, entre deux «passes-moi 2 ampoules d’éto steuplé», on discute, on fait le point. «Vraiment merci» dis-je à cette étudiante, qui a assuré, à cet infirmier avec lequel j’adore bosser (et qui me fait tellement rire !), à cet ambulancier qui est un vrai bonheur. À l’ensemble du quatuor aussi. L’onde nous atteint et nous hisse d’autant plus haut qu’elle est partagée.

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Rewind encore un peu avant, le corps vivant (!!!!!!!!) de cet être passé du brancard préhospitalier au lit de réa, avec tous les appareils qui suivent. Toutes les mains et les bras tendus dans un mouvement coordonné. Les transmissions médicales, infirmières. Waaaaah. La vague arrive. Cette onde qui gagnera en puissance dans les instants suivants, au fur et à mesure que la pression retombera, que les souvenirs se bousculeront dans les esprits, que les regards se croiseront.

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Rewind. Une minute avant. Un avant dernier coup d’œil circulaire. Le patient. La sonde d’intubation, tous les autres tuyaux, les perfs-clampées-ça-c’est-bon-ok, les pousses-seringues électriques, le respi-les-courbes-parfaites-cool-ok, le scope-la-tension-la-sat-la-capno-la-fréquence-cardiaque all is well, l’oxygène. All is well. Le patient est rose et il fait un gros dodo. Les paramètres sont parfaits. C’est bon, on peut appeler l’ascenseur.

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Ingrédients :

Pour une bonne grosse vague, pour une onde des plus belles, prenez :

– une équipe qui aime bosser ensemble ;

– un patient très grave mais sauvable moyennant lourde réa ;

– des conditions difficiles ;

– de nombreuses galères médicales et techniques successives dont routières ;

– le succès de vos manœuvres de réanimation sans que ça soit un jeu d’enfant non plus ;

– des paramètres (patient, paramètres vitaux, ventilation mécanique, …) parfaits de chez parfait de façon stable (l’esbrouffe qui dure 30 secondes c’est pas du jeu) lors de votre arrivée en réa.

Et là, c’est garanti (enfin perso), vous recevrez gratuitement-pas-par-la-poste-mais-en-intracérébral-direct votre bon gros shoot de waaaaaaaaaaaaah.

Clairement en rentrant, en sentant cette onde me parcourir, j’ai ressenti que j’étais une bonne vieille junkie au waaaaaaaah. À l’onde. À l’adrénaline. Aux circuits de récompense de ma petite cervelle de SMURiste (pauvre cervelle qui a du se décarcasser en vitesse). Et comme je me soigne pas, j’ai plutôt l’impression que ça s’aggrave. L’addiction à l’onde.

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6 commentaires pour L’onde

  1. Juliane dit :

    Hello Dr Adré ! Un petit mot pour te dire que je viens de lire tous les articles de ton blog (vivi, tous) et que j’adore ta manière d’écrire, simple, directe et sans chichis. J’adore aussi la manière dont tu parles de ton caractère et dont tu le gères avec tes collègues, tes patients, ta famille et, quelque part, j’ai un peu l’impression de m’y reconnaître.

    J’ai lu dans les commentaires d’un de tes billets que tu pouvais donner l’accès à tes articles protégés si on te le demandait gentiment mais je ne retrouve plus le billet en question. Puis je suis un peu flemmarde des fois. Tu crois que tu pourrais m’envoyer ton mot de passe ?

    Des bisous,

    Juliane

  2. Dr Anne-Marie dit :

    Belle description, agréable à lire 🙂

  3. armance dit :

    ça me rappelle mes quelques années d’aide-opératoire: une intervention pointue, une grande concentration, mes gestes qui s’emboîtent avec ceux du chirurgien dans une rythmique parfaite, pas de perception du temps…

  4. Ezrine dit :

    Chère doc Adrénaline,
    Non seulement tout ceci est très bien écrit (et tout le reste) mais tu donnes chaque fois une Structure différente à tes billets. Et ce talent avec lequel tu racontes nous rend complètement accros tout en nous donnant l’impression que l’on est plus intelligent que la minute d’avant.
    Bravo et surtout merci !

  5. Nimbex dit :

    En ce moment elle est loin la vague. A la place des dauphins, l’ambiance est plutôt lepidoptérophile fane des papillons bleus. J’ai l’impression d’être le Brice de Nice du service, assis sur ma planche à masser, j’attend cette vague. J’ai besoin d’un tsunami, un truc qui balaye tous
    mes « putain fait chier » et merde ». j’en est marre d’être désolé, de partir en souhaitant bon courage, d’expliquer les démarche administrative de l’état civil, de revenir à la base en ce disant un de plus. Putain, elle est loin la vague rose, des fois je comprend pourquoi 1/3 des urgentistes consomment régulièrement des la drogue, alcool ou médicaments; c’est pour se souvenir de La fameuse Vague….

  6. Trubli0n dit :

    Je rejoins un peu Nimbex dans son ressenti… 🙂
    En fait, cette vague, c’est juste celle d’être à sa place, de faire ce qu’on aime et de le faire correctement. Cela ne m’arrive plus souvent. Cela m’arrive d’ailleurs plus dans des bottes d’ISP que dans celles du SMUR. Paradoxe…

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