Mauvais Génie

J’ai un peu la trouille d’en parler. J’ai surtout peur qu’elle se reconnaisse, cette patiente. C’est certes l’occasion pour lui dire que je suis vraiment, sincèrement désolée. Mais enfin. Après, en prendre plein la gueule parce que ceci ou cela  de la part de mes confrères et des autres, peu importe. Vous ne m’atteindrez jamais autant que l’auto-détestation ne m’a atteint.

C’était une belle journée d’été. C’était chez elle, chez Mme Fleur, pas la porte à côté de l’hosto. Début d’après-midi.

Départ SMUR pour allergie. Allergie grave. Qu’est-ce qu’on sait, et qui sera confirmé par la patiente et son mari ? Qu’elle est allergique au kiwi. Gravement. Le couple vient d’emménager dans la région, mais là où ils habitaient avant, elle a déjà été hospitalisée deux fois en réa à cause de ça. Intubée et tout le tralala.

Donc elle a tout ce qu’il faut pour ça. À commencer par les mesures d’éviction de l’allergène, pour finir par le stylet d’adrénaline en passant par les corticoïdes et les antihistaminiques en comprimés. Malheureusement, ce jour-là, par mégarde, elle s’y expose, au kiwi. Et ce qui devait arriver arriva.

Alors, comme appris, elle se fit l’injection intramusculaire d’adrénaline. Prit les comprimés. Mais comme ça n’allait pas mieux, elle avait appelé. En fanfare, les pompiers du coin et le SMUR de loin avaient déboulé.

En rentrant dans ce grand séjour, je l’ai vue, Mme Fleur. Assise sur son canapé. J’ai aussi vu, du coin de l’œil, son mari qui s’affairait à présenter les dossiers médicaux aux pompiers. J’ai vu la chaise haute du petit dernier, que mon regard n’a pas tardé à accrocher, tout beau et joufflu planqué derrière le canapé. J’ai aperçu les deux plus grands, tout aussi beaux et ressemblant tellement à leur maman.

Ça va pas le faire, la galère d’intubation difficile qui dégénère sur le canapé sous les yeux des mouflets, ai-je immédiatement pensé.

La totale de l’allergie grave. Pas le pire, non, le pire, sur l’allergie grave, c’est l’arrêt, bien sûr. Non mais l’anaphylaxie qui perfuse mal ses organes + le bronchospasme + l’œdème des voies aériennes pas gentil. Elle est écarlate, enfin juste du tronc, parce que ses avant-bras et ses pieds sont blancs et froids, déjà, elle est polypnéique, en sueurs, à légère tendance bleuissante des lèvres-qui-sont-gonflées, sa langue est pléthorique, ses poumons sifflent. Ça va pas le faire.

J’ai de la chance, parce qu’on est en nombre, dans cet équipage SMUR. Y’a une ambulancière, une externe, une IADE et une élève IADE. Que des filles. Du coup, pendant que l’élève IADE cherche une veine, l’IADE prépare ma copine, mon moi moléculaire, l’adré. Sous ma prescription orale : «1 cc = 10 γ», mais de toute façon, elle le sait, elle y est habituée. Précision orale, idem : «tu prends une ampoule de 1mg que tu ramènes à 10 cc, tu jettes 9 cc, tu ramènes à nouveau à 10cc».

Et oui-je-sais-c’est-débile-creux-et-de-l’homéopathie, mais j’aime bien, tant que la veine est pas trouvée mais que les voies aériennes continuent de se fermer, faire aussi un peu d’adré en aérosol. Oui, je l’aime, l’adré. Alors comme y’en a qui vont me rentrer dedans en hurlant que c’est de là que vient le souci, que j’en ai fait des litres, je vous l’avoue : c’est encore plus pitoyable, puisque pour commencer, je n’ai fait qu’un seul milligramme, dans 5 cc de phy, en aérosol. Pour une adulte. Je sais. C’est la dose pour un bébé.

La veine a été fort évidement difficile à trouver, vu comme elle était mal, Mme Fleur. L’aérosol nous a fait gagner la petite minute qu’il fallait. Puis, cathé mis, 30 γ d’adré IVD de faits, dans la foulée.

Mme Fleur a été sauvée. Le tout est d’arriver à faire l’adré, avant l’arrêt. Une fois que c’est fait, tout va bien on est sauvés, enfin surtout le ou la patient(e).

Ben non.

Pendant tout ce temps-là, je ne l’avais touchée que du bout des doigts, Mme Fleur. Les mains, on les lave assez, ça risquait rien. Mais j’avais mis une crème pour le corps au kiwi, ce matin-là, alors j’avais peur que dans les 0,5% de la composition de la crème qui avaient dû jadis se rapprocher plus ou moins du kiwi, y’ait l’allergène-qui-va-pas, donc c’est du bout des doigts que je l’avais touchée et examinée.

Ventilation qui s’améliore, œdème qui disparaît à vitesse grand V, circulation qui se refait, tout va bien. Fréquence cardiaque normale, tension 12/7, tutto va bene.

«J’ai mal à la tête !» dit Mme Fleur, avant de saisir une poche poubelle, y vomir, puis me dire que la douleur a cédé. Fréquence cardiaque normale, tension 13/7, ventilation parfaite. Deux minutes passent. Le ton se détend, l’ambiance est au «le  grain est passé».

Je m’éloigne un peu, saisi mon téléphone, compose le 15, et commence à donner le bilan de l’intervention. J’entends l’IADE parler derrière moi. Puis m’appeler. Avec ce ton qui signifie très clairement : «Lâches ce que tu es en train de faire, quoi que ce soit, tournes toi et rappliques. Tout de suite.» J’ai lancé un «j’te rappelle» à la va-vite à mon interlocuto-régulateur.

Oh non. Merde. Bordel de bordel de bordel. Merde.

Elle est hémiplégique. C’est franc, c’est net, mais c’est pas beau. Et c’est total. Testing musculaire côté paralysé : 0/5. Aphasie complète aussi. Un peu de peur dans ses yeux, de la surprise dans ceux de son mari, qui l’avait vue si améliorée par nos bons soins quelques instants plus tôt, probablement la terreur dans les miens.

Je donne 3 instructions en composant désespérément le 15. Je sais très bien ce qui ne va pas, ça chie, je sais aussi comment ça risque d’évoluer catastrophiquement vite. J’affirme déjà le diagnostic (qui se révélera être le bon, youpi-mais-ça-va-je-m’en-serais-passée) et mon régulateur saisit mon désarroi coupable. On déteste ça l’un autant que l’autre. C’est notre pire hantise, en fait. Le Mauvais Génie.  Heureusement il me fait une confiance immense (c’est Maitre Yoda) (kiss si jamais un jour tu me lis), me comprend à demi-mots, et percute tout sans faille à vitesse record. «Vérifie la glycémie» dit-il, avec ce ton rassurant du collègue-et-ami qui sait qu’il me faut un déchocage, un turbo, et du réconfort.

L’adré fait baisser la glycémie. L’hypoglycémie (grand adage très adapté au SMUR et quotidiennement rabâché aux étudiants) sait mimer TOUS les troubles neurologiques de la Terre. Je vérifie la glycémie. Normale. Dommage. J’aurais préféré.

Autant vous dire qu’au moment de constater l’aphasie et l’hémiplégie il était mettons 14h18, en tous cas à 14h19 la patiente était dans le VSAB, moteur allumé, tout le matos chargé. On roule comme des cabourds, pitié pitié pitié qu’elle ne s’aggrave pas trop pendant le transport.

Parce que le diagnostic, il m’est évident. Sur l’adré, y’a eu le pic tensionnel vilain, et dans la tête de Mme Fleur, y’a un vaisseau qui a pété. Et ça va saigner, saigner, et son état va s’aggraver. L’hôpital n’est pas la porte à côté, et ma crainte, c’est de savoir comment on va y arriver.

Ben non, bis.

Of course elle saigne dans sa tête. Mais le saignement s’est logé dans une zone où il s’est spontanément arrêté, et les symptômes diminuent un peu. Pendant le transport, Mme Fleur arrive à bredouiller que l’adhésif de la perf lui démange, et à l’arrivée dans le service, elle est même capable de soulever le coude du côté paralysé pour enfiler la chemise de l’hôpital. Ç’aurait pu être pire. Mais c’est pas gégé quand même.

Chaque geste, chaque détail, le sac poubelle contenant tout le matériel utilisé, tout, nous avons tout vérifié. Il n’y a eu aucune erreur dans la préparation et l’administration des traitements. Aucune. La patiente avait besoin de ce traitement. Sans, elle mourrait. La dose ? Peanuts, mes collègues ont ri de savoir que j’avais fait si peu. Bah oui, mais c’est ce que j’ai appris …

Pas de faute. Pas d’erreur. Malgré tout, la iatrogénie. Le Mauvais Génie, cette iatrogénie.

Secouée. Oui, bien sûr, la peur du procès m’a effleurée. Je ne sais plus qui m’avait parlé de procès la veille. La peur qu’elle aille mal, surtout. Qu’elle ne récupère pas complètement. Le poids de la culpabilité. Dans un sens, dans l’autre, cette idée dramatique du mal-par-le-médecin-causé, la iatrogénie, a tourné dans ma tête.

«Il parait» que c’est l’effort de vomissement, secondaire au mal de tête, lui-même secondaire à un pic tensionnel pas forcément important (la tension 2 minutes avant et 1 minute après était normale, la fréquence cardiaque s’est à peine et très fugacement accélérée) qui a fait péter le vaisseau-dans-la-tête de la patiente. Ouaip. Ok. Soit. J’ai la photo de l’IRM cérébrale dans mon téléphone. Je la montre aux étudiants pour qu’ils retiennent les risques de l’adré. Que ça serve. Je n’ai pas besoin de la leur montrer pour qu’elle reste gravée dans ma tête.

Le Mauvais Génie de l’adré.

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25 commentaires pour Mauvais Génie

  1. Docarnica dit :

    Je vois pas vraiment pourquoi tu te sens coupable de quoi que ce soit. C’est un manque de chance sur un traitement vital. Il n’y a pas d’erreur médicale . Toujours aussi prenante ton écriture .

    • docadrenaline dit :

      Parce que c’est de la iatrogénie.
      Bien sûr elle en avait besoin, de l’adré. De cette quantité, finalement peu importante.
      M’enfin.
      La iatrogénie.
      Le mal causé par le médecin.
      J’ai horreur, horreur, horreur de ça.

  2. Docarnica dit :

    Non iatrogènie c’est le mal causé par les traitements même s’ils sont adaptés, donc les effets secondaires ou indésirables et les accidents thérapeutiques. C’est causé par le médecin si c’est une erreur médicale uniquement.

    • docadrenaline dit :

      Ouaip enfin le traitement, il saute pas tout seul avec ses petites pa-pattes dans les veines de la patiente. Il attend que le médecin l’ait prescrit, pour faire son vilain !

      • Docarnica dit :

        Tu lui aurais pas mis dans ses veines l’adre c’est pas un AVC mais un décès que tu aurais eu à te reprocher et une vraie erreur crasse . Il faut admettre que ce genre d’accident thérapeutique est possible , même si rare.

      • docadrenaline dit :

        Arnica 1 – Adré 0.
        Ok, je me tais.

  3. Docfrommars dit :

    Pfff c’est vivant , prenant angoissant , l’impression d’être témoin de la scène … Cc est ça qu’on aime tous 😉 bisous

  4. la mère coco dit :

    Pardon de m’immiscer mais que se serait-il passé si le médecin n’avait pas injecté le vilain?…L’autre vraie vilaine de l’histoire, l’allergie, n’aurait-elle pas gagné le combat? Mais je comprends le sentiment…

  5. Docteur_V dit :

    Tu lui as sauvé la vie.
    Des médecins provoquent la même chose en filant des médicaments pour un rhume.
    Continue à douter, c’est pas bon pour ton ulcère, mais tu n’en seras que meilleure.

  6. C’est curieux, le hasard du furetage sur internet ce soir m’a fait lire ton billet avec la musique de requiem for a dream en fond sonore, ça en souligne d’autant la dramaturgie.
    C’est un joli billet, je ne te dis pas assez que j’aime ce que tu écris, c’est vrai je ne prends pas assez la peine de le faire et c’est un tort.
    Pour le reste, je ne peux juger ni sur le fond – je n’en ai pas les compétences – ni sur la forme qui n’appartient qu’à toi et tes pairs.

  7. Rosebonbon6 dit :

    @rosebonbon6 si tu ne soignes pas tu ne risques aucune iatrogènie mais l’aggravation ou la mort de ton patient; tu n’as pas vraiment le choix
    Lu et vecu comme si j’y etais
    Merci du partage

  8. Oh la la quel stress de te lire ! C’est toujours aussi bien ! L’histoire est triste mais pour autant que je puisse en juger Doc Arnica a raison, des 2 maux tu as choisi le moindre, elle est en vie et c’est sûr que son entourage préfère ça 🙂

  9. nfkb (@nfkb) dit :

    oh la vache qu’est ce que c’est prenant ! on voit le film de ce que tu as écrit !

    Tu vois, spontanément, j’aurais même ptêt fait 100 gammas d’emblée (j’imagine que tu as fait 10 parce que la pression artérielle était maintenue). Quant aux aérosols c’est pas forcément du pipi de chat, on en fait plein en ORL sur les oedèmes laryngés et ça aide à passer un cap.

    Franchement y’a rien à se reprocher

    J’ai justement lu un truc sur l’anaphylaxie TRES grave hier : https://docs.google.com/open?id=0BzS0E5yfWgyvTjVvXzZlejZKZlk bleu de méthylène à avoir en backup ?

    PS mais la crème au kiwi putain ! (ça me rappelle une IADE allergique sévère au latex, avant sa désensibilisation c’était complexe)

    PPS elle a récupéré ?

  10. nfkb (@nfkb) dit :

    PPPS il venait d’où le kiwi ?

  11. Ca c’est le genre de situation qui m’a fait fuir le Samu au bout de six mois: trop d’adrénaline d’un coup dans nos propres veines.
    Alors je vous admire

  12. Estelle dit :

    je croyais qu’on parlait de iatrogénie que lorsque les actions qui ont conduit à des complications étaient elles même inutiles
    sérieusement, qu’est ce que tu aurais fait si tu aurais su à l’avance comment ça allait se dérouler ?
    la même chose en la transportant direct à l’hosto pendant que tu donnes quand même l’adré parce que sinon de toute façon elle est morte non ?

  13. MaitreYoda dit :

    Tu n’y pouvais rien jeune padawan. Tu as fait au mieux pour la patiente. C’est ça un aléa thérapeutique. Comme d’habitude, je t’ai fait confiance et j’avais raison.Et comme je dis souvent : quand c’est l’heure, c’est l’heure ! Tout peut arriver, a n’importe qui, n’importe quand.

  14. Clément dit :

    Je me permets de poster ici un lien vers une billet que tu m’as piqué à écrire : le point de vue d’un patient qui essaie de comprendre ce que c’est la iatrogénèse, et pourquoi cela peut être pour son bien : http://entre-nous.aggelos.org/?post/2013/01/08/On-a-essay%C3%A9-pour-vous-%3A-la-Iatrog%C3%A9n%C3%A8se
    Probablement quelques aneries, vu que ce n’est pas mon métier, mais bon.

  15. littherapeute dit :

    Le pharmakon. Ce terme grec qui décrit aussi bien le remède que le poison. La seule erreur ici, c’est d’avoir manqué de chance. Peut-on vraiment en vouloir à quelqu’un pour ça ? En général, non.

  16. Trubli0n dit :

    Des nouvelles de cette patiente ? Elle a récupéré correctement ou elle garde des séquelles ?

  17. Casaubon dit :

    Question d’un non-médecin :
    l’injection intramusculaire d’adrénaline qu’elle s’était auto-administrée a-t-elle un rôle dans l’histoire ?

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