3 Fraises & 1 Symphonie

Ah, les aphorismes médicaux, et mieux encore, les métaphores ! Y’a une pathologie qu’on rencontre assez régulièrement en SMUR, et qui est une des rares pour lesquelles on revoit souvent les mêmes patients, bien que leur espérance de vie soit normale. A ces patients, je leur sers souvent une métaphore pour leur expliquer le traitement. Je vais vous raconter un cas aussi typique que réel, mais tout d’abord vous narrer la première fois que j’ai été amenée à faire ce traitement. [Mais qu’est-ce qu’elle nous fait avec tous ces mystères ?]

La salle d'attente d'un cardiologue

La salle d’attente d’un cardiologue

J’étais interne, à JolieVille. Interne de cardio, en plus. [Tiens, ça va parler de cardio]. Bon mais là j’étais de garde aux Urgences. J’avais été réveillée pour examiner un bourré avant son admission en cellule de dégrisement (les flics nous les amenaient pour dédouaner tout problème médical contre-indiquant le confort luxueux du banc de la geôle). Lui avait emboîté le pas, un jeune homme dont le poignet était douloureux depuis une paire de mois, mais qui avait pensé que se présenter aux Urgences à 6h du matin lui épargnerait une attente trop longue, et une jeune fille dont les règles étaient aussi douloureuses qu’habituellement (et dans son cas, finalement assez peu) mais que l’échéance d’une interro de maths dans la matinée suivante avait poussé à venir me rendre visite accompagnée de ses parents. Ces patients vus et sauvés d’une mort certaine sans grand effort réanimatoire, je m’étais vautrée accoudée au fauteuil de la salle de soins en attendant l’urgence vitale suivante. Morphée me faisait de grands signes.

Quand soudain le téléphone sonne, pourtant personne ne prenait de bain. [Qui aime Desproges me suive].

« Oui allo c’est une infirmière du service de Chirurgie [XX], je vous appelle parce que là, j’ai une patiente…. » Blabla, blabla, voici l’infirmière qui me décrit par le menu toute la sémiologie typique du malaise vagal sans perte de connaissance chez une patiente opérée 48h plus tôt du bide (or tout ce qui touche au bide fait le lit du vagal) et sans autre antécédent, et pendant cette description livresque mes paupières se font de plus en plus lourdes, continuer à écouter le récit pas-palpitant-du-tout me fatigue encore plus, Morphée m’effleure, …

Pour couper court, je lui demande de me donner les « constantes » (tension, saturation, fréquence cardiaque, …) du tréfonds de mon demi-sommeil.

[IDE] : «Alors, la tension est à 9/6 [Pas terrible, mais dans le cadre d’un vagal tout à fait compatible], la saturation est à 100% en air ambiant, et la fréquence cardiaque est à 220.»

[Bibi] : «Pardoooooooon ? Combien ???????» le chiffre hors-norme m’a fait émerger instantanément.

[IDE] : «Alors la tension…»

[Bibi] : «Non, la fréééééquence cardiaaaaaque !»

[IDE] : «Euh, 220»

[Bibi] : «Vous êtes oùuuuuuu ?»

[IDE] : «Chirurgie [XX] ….»

[Bibi] : «Quel étaaaaage ????»

[IDE] : «2e éta…»

[Bibi] : «J’arriiiiiiiive !».

À mon arrivée, la patiente tolère relativement bien cet emballement, mon interrogatoire permet de retrouver 2 épisodes de palpitations ayant cédé spontanément il y a plusieurs années, et l’ECG met en évidence une magnifique TJ, tachycardie jonctionnelle. Bon là-dessus j’appelle mon chef, qui est lève-tôt et déjà en chemin pour l’hôpital, et qui me rejoint après l’échec des manœuvres non médicamenteuses susceptibles de faire céder le trouble du rythme en question. Étant donné qu’on nous apprend «la fréquence maximale théorique c’est 220 – l’âge», et que la dame n’a pas 0 ans mais bien 60, il est décidé de faire cesser ces bêtises rythmiques en utilisant ce qui est devenu un de mes médicaments préférés. Dont l’administration est responsable d’une sensation extrêmement désagréable pour les patients, qui ressentent le «coup de frein» comme si leur palpitant organe cessait de fonctionner. Mon chef prévient la patiente en lui disant : «Vous allez avoir l’impression que votre cœur va s’arrêter. C’est normal, il va s’arrêter.»

Un rythmologue

Un rythmologue

De la terreur dans les yeux de cette patiente, et du broiement qu’elle infligea à ma main après l’avoir saisie pour se rassurer, j’en ai retenu qu’il me fallait trouver autre chose pour expliquer à mes patients ce qu’on leur faisait.

Allez, vous avez été sages, vous avez lu jusque-là, maintenant je vais vous raconter une TJ en SMUR, avec tout plein d’images (au propre et au figuré).

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur la TJ en allant sur www.e-cardiogram.com

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur la TJ en allant sur http://www.e-cardiogram.com

Si la plupart des patients dont le cœur part en TJ en ont l’habitude, connaissent les manœuvres à réaliser pour faire céder le trouble du rythme, et en cas d’échec sont des pros de ce qu’on va leur faire, certains non.

C’est le cas de ce gentil jeune homme, qui a eu des palpitations 2 ou 3 fois déjà, mais qui là ressent une chamade persistante depuis plus d’une heure quand sa petite amie se décide à faire le 15. Il est 21h, et nous voilà partis pimpom pimpom pour nous rendre à son domicile.

"Tagada-tagada-tagada" dit le coeur au stéthoscope.

« Tagada-tagada-tagada » dit le cœur au stéthoscope.

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179 battements par minutes, tagada-tagada-tagada, ce qui convertit en UEB [Unité Équivalent Bonbons] nous fait 3 fraises. C’est un-petit-peu-beaucoup-trop, jeune homme. Heureusement que vous vous êtes pas fait pécho au radar.

L’examen et l’ECG sont sans surprise, c’est une TJ, sans complication ni fioritures. Nous tentons les manœuvres. Tu aimes l’eau glacée de chez glacée ? Allez, hop, cul sec ! Mmmmm un petit massage … pas si sympa, celui du sinus carotidien. Idem la compression des globes oculaires, qui pourtant, si on est physiopathologistes, marche à tous les coups (le réflexe oculo-cardiaque est un de ceux qui persistent le plus tard avant une mort cérébrale). Échec, échec, échec, comme souvent en SMUR (quand ils appellent le trouble s’est suffisamment installé pour ne pas déguerpir d’un claquement de doigts, et j’aime pas trop enfoncer les globes oculaires derrière les oreilles aux patients). Qu’à cela ne tienne, Etienne, on va le perfuser et faire mumuse-Striadyne®.

Il ne reste plus qu'à injecter le médicament.

Il ne reste plus qu’à injecter le médicament.

C’est là que je présente métaphoriquement les choses.

Le cœur est comme un cheval au galop. [Que le sympathique éperonne et dont le vague tient les rênes]. Bon, là, il est au triple galop. Ce médicament, ça va tirer un grand coup sur les rennes. Le cheval-cœur va marquer le pas, brutalement. C’est pas très agréable. (Il faudra tousser et tousser quand vous sentirez cela). Et puis, l’herbe étant plus verte à côté, il va se remettre en mouvement, tranquillement. Au pas.

Tagada-tagada-tagada. Tagada-tagada-tagada. Tagada-tagada-tagada.

Pim, une ampoule IVD !

Taga………………………………………………………………Taaaaa-gaaaaa-daaaaa.

ça suffit le triple galop !

ça suffit le triple galop !

Et voilà, canasson calmé ! Patient soulagé ! Tsouin-tsouin ! (= note symphonique finale). Retour au paddock.  Simple, rapide, efficace, du SMUR comme je l’aime.

Hoooo, Bijou, du calme !

Hoooo, Bijou, du calme !

À voir comme ils appréhendent l’injection lorsqu’ils y ont déjà goûté, ça semble beaucoup moins drôle pour les patients. Heureusement pour eux, dans de nombreux cas la pathologie est accessible à une intervention curative. (Elle consiste schématiquement à cramer les mouches qui piquent le cheval et le font partir au grand galop). Allé, une dernière image avant l’apéro, mais n’allez pas y voir une métaphore de toute puissance, surtout ! C’est plutôt dans une perspective «numéro de cirque» qu’il faut la voir.

SMURingaro

SMURingaro

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11 commentaires pour 3 Fraises & 1 Symphonie

  1. xav dit :

    Je me souviens d’une TJ en smur alors que j’étais encore externe. En brancardant le patient, j’avais cogné le corpulse (ces scopes avec un écran déplié au dessus) et l’écran s’était définitivement éteint. Sifflote, sifflote. En plus ils étaient neufs ces scopes….

  2. Ambroisia dit :

    Vous voudriez pas être prof, par hasard ? On se marrerait beaucoup plus et vous seriez la star des amphis !

  3. Xercin dit :

    Dernière tachycardie ressentie : 4000m, pas de SMUR à l’horizon, enfoncement des globes oculaires derrière les oreilles pour dégager le tout !

  4. dej dit :

    J’aime bien le Vasalva. Vérifiez tout de même la vacuité de la vessie et de l’ampoule R de votre patient, il en saura d’autant plus motivé.

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