La trace

L’autre jour avec une copine (faible mot) on s’est rendu compte qu’on avait toutes les deux la trace, sur nos ongles, de nos péripéties estivales. À peu près au même niveau, plus très loin du bientôt-j’t’y-mettrai-un-coup-de-coupe-ongle-et-on-en-parlera-plus. Une petite dépression linéaire, perpendiculaire à l’axe du doigt, autant dire correspondant à un moment de la pousse de l’ongle. Sur tous les doigts, au même niveau. @docdermato vous expliquera ça mieux que moi.

On s’était fait du souci l’une pour l’autre. Ma copine, elle était en voyage, et elle avait chopé une turista du-feu-de-dieu, perdu 5 kg en 3 jours, devenue transitoirement oligurique (=radine du pipi), bref, pas génial. Et moi, je priais pour brûler éternellement en enfer histoire que ça soit moins pire.

J’avais eu un avant-gout à la fin du printemps. Des crisettes de ah-putain-ça-doit-être-ça-une-rage-de-dents. Du coup j’avais pris rendez-vous chez le dentiste. Et puis le jour du rendez-vous, il a fallu remplacer un collègue au pied levé, et du moment que je suis pas en train de crever je vois pas ce qui m’en empêcherait, donc j’avais annulé. C’était passé, mais j’ai vu le dentiste début juillet quand même. Me suis pointée en lui disant «J’ai au moins 200 caries». Ce qui m’aurait pas étonné outre-mesure, oulala parfois je zappe la brosse à dents et me couche direct comme un sac. Toutes du même côté, en haut, en bas, au moins 200. Il a bien regardé, fait un panoramique, l’a rien trouvé. Comme c’est un excellent dentiste j’ai accepté de le croire. Pourtant…. Ces putains de rages-de-dents-supposées… C’était juste un avant-gout, un ersatz.

En vacances, c’est revenu. Crescendo. Attention attention, chers confrères et étudiants, inutile de vous creuser la cervelle, n’oubliez pas que «Réfléchir, c’est déjà désobéir», je sais ce que j’ai eu, maintenant. Et pour les non-soignants, sachez que l’idée n’est pas de faire un brain-storming réservé aux initiés.

La nuit, ça me prenait, juste après m’être couchée, entre minuit et deux-heures. Et si je me couchais plus tôt, ça me réveillait. Ce que j’ai trouvé louche, parce que quand je dors, je dors. On peut passer l’aspirateur dans la pièce sans troubler mon sommeil. J’avais une ou deux crises par nuit, et le lendemain je gardais une sensation d’engourdissement douloureux discrète dans la matinée. Puis j’oubliais, et pam la nuit ça revenait. Ça a empiré. J’ai commencé à avoir des crisettes, d’intensité moindre, le jour. En empirant ça s’est précisé. Je suis passée par l’errance de fais-ton-diagnostic-toi-même.com.

J’ai essayé de boulotter des antalgiques. Rien, aucune efficacité. Même pas un peu. J’ai commencé à envoyer des mails pour qu’on me soigne. Qu’on soigne le si-c’est-pas-les-dents-ça-doit-être-ci. Ce que j’appelle diagnostic erroné. Je suis revenue au boulot. Une nuit, dans ma chambre de garde, à 4h, j’ai une crise. Horrible. Et là, j’ai angoissé. Je peux pas bosser comme ça. Que faire si j’ai un départ en intervention ? J’ai envoyé un sms au régulateur. Je n’osais pas parler, j’avais peur que ça empire la douleur. Il m’a rassuré en me disant que si besoin il enverrait une autre équipe. M’a demandé si je voulais qu’on me matraque d’antalgiques puissants par voie veineuse, j’ai refusé, dit que ça allait passer. À ce stade j’avais compris que le trio gagnant des facteurs déclenchants était nuit + sommeil + position couchée. Que dormir le jour c’était moins pire. Que dormir assise c’était moins pire. Que d’être allongée sans m’endormir la nuit à bouquiner c’était moins pire. Je me suis donc assise. Exténuée, je me suis endormie. Dans mon sommeil, j’ai dû m’allonger. Pam ! La douleur m’a réveillé une demi-heure plus tard. Me faisant regretter amèrement de m’être endormie.

«Sur une échelle de 0 à 10, où 0 c’est pas de douleur et 10 c’est le pire que vous puissiez imaginer» dis-je à mes patients, pour évaluer leurs douleurs et donc l’efficacité des antalgiques (oui parce que «j’ai moins mal» qui passe de 8 à 7 ou de 8 à 2, c’est pas pareil en termes de traitements complémentaires qu’il va falloir faire).

La crise démarre à 7. Ça prend toute la mâchoire inférieure et la joue gauche. Heureusement ça épargne l’œil. Ça s’arrête net sur la ligne médiane. Ça broie. Au fer rouge. La douleur a ces deux tonalités : le broiement et la brûlure intense. Honnêtement, la brûlure c’est pas le pire. Le pire c’est le broiement. 7 pendant 1 minute. Puis 9,5-10. Par salves qui durent 1 min à 1 min 30. Entre 3 et 5 salves comme ça, séparées par 2 à 3 secondes d’intervalle libre. Puis ça décroit. 2-3 salves à 6,5. Puis 4 ou 5 à 4. A 4, je peux dormir. Exténuée, douloureuse, mais sachant que c’est en train de diminuer. Si je dors pas ce que je sais c’est que 2-5 salves à 2 suivent, puis stop. Il ne reste que l’engourdissement douloureux, le fond-douloureux-de-merde-qui-menace, qui dit mmm tu sais que tu pourrais refaire une crise ...

Le fond douloureux, il ne fait que 0,5/10. Je suis migraineuse, par ailleurs. J’ai fait des coliques néphrétiques. A ces douleurs, je leur accorde un 1, allé 1,5/10 pour pouvoir donner 10 à c’te merde. Y’a qu’accoucher qui joue dans la même cour de récré, comme douleur. Sauf qu’accoucher, c’est pas tous les jours, c’est pas plusieurs fois par jour, et puis au moins t’as un bébé après.

Les crisettes, c’est comme des crises amputées de la phase la pire. Ça démarre à 6,5, puis decrescendo. Du coup ça dure moins longtemps. Et puis c’est moins pire. Les crisettes, t’as l’impression que tu t’en remettras. Les crises non. Les crises, ta seule lueur d’espoir, c’est de savoir que ça va pas durer 2 heures. Mais t’as peur de récidiver. Parce qu’en général elles viennent par 2, ou plus, ces salopes.

Le lendemain de cette garde, je suis allée voir le chef, juste parce qu’il est médecin et que j’ai confiance en ses compétences. Pour le supplier de me soulager. Le fond douloureux menaçant de merde était là. Je lui ai présenté le diagnostic erroné que j’avais posé, et nous avons passé quelques coups de fil. J’ai démarré un traitement. J’ai cru que le traitement marchait parce que pendant 3 nuits je n’ai pas eu de crises. J’étais allée me réfugier dans ma famille, en montagne, les nuits étaient fraîches. Je suis revenue pour faire une imagerie cérébrale, normale. Comme elle était normale, je me suis dit à moi-même :  «Bon ben c’est bon, t’as rien, alors maintenant ton hypochondrie va se taire et tu vas plus avoir mal, c’est super». La nuit suivante, j’en ai chié. Le traitement marche pas. Merde.

La nuit d’après, j’ai fait 4 crises. Je refuse d’aller aux Urgences. Je veux dire, les 2 fois de ma vie où si ça avait été moi le toubib, j’aurais atterrit dans un déchocage, j’ai bidouillé de façon à ne pas aller aux Urgences. Je vais quand même pas aller faire chier les Urgences avec mes petits problèmes ! Je me suis levée, j’ai pris l’ordi, j’ai tapé des instructions à mon homme, parce que j’avais peur de parler, que ça me fasse découvrir ce qu’était 20/10. Je lui ai demandé d’appeler aux Urgences, de demander à parler au sénior, de dire que c’était pour BibiLeLoupBlanc. Déjà que je cédais sur le fait d’appeler à l’aide, j’allais quand même pas lui faire appeler le 15 ! Sur mes instructions, il a expliqué mon diagnostic erroné, mes symptômes, le fait que ma question était juste de savoir si y’avait un truc à faire. Le sénior des Urgences est pas autant une bille que moi, lui il a su que c’était pas diagnostic-erroné. Il a dit de m’amener si ça revenait, et il a demandé à la neurologue de garde de m’appeler.

Je veux qu’on lui fasse une statue à cette toubib. Elle m’a appelé, j’étais sortie de la crise, j’ai osé parler. Elle m’a fait décrire les crises. Les facteurs favorisants identifiés. Elle a corrigé le diagnostic. C’est pas une rage de dents, c’est pas ci, c’est ÇÀ. Ah, ça ? Le truc dont j’ai entendu parler pendant mes études comme étant la pire des douleurs terrestres ? Ahhhhh ! Tout s’explique ! Elle m’a tout expliqué. Pourquoi l’astuce trouvée la veille, le gant glacé qui surtout ne touche pas la peau, ni même ne l’effleure, ça avait marché microscopiquement, puis plus du tout. Pourquoi les médocs pris marchent pas. Et surtout, elle m’a laissé entrevoir des solutions. J’en étais au point, où pendant les crises, j’aurais voulu qu’un chirurgien, ou un boucher, voire un bûcheron, peu importe, on est plus à ça près, taille dans ma face et m’enlève toute la mâchoire et la joue. À vif, sans anesthésie, pourquoi faire, pourquoi perdre du temps à faire une anesthésie alors que là de toute façon ça peut pas être pire ? Et entre les crises, à vivre dans la peur qu’une crise arrive. La petite connaissance empirique rassurante que j’avais du truc, comme quoi la nuit y’aurait 2 crises pas plus, venait de s’effondrer, j’en étais à 4 + 1 crisette. Elle m’a dit qu’il y avait des solutions. Pour soulager les crises, et si ça se répétait pour limiter leur arrivée. Elle m’a dit que si la nuit se finissait bien, de venir le lendemain. Sinon, en cas de nouvelle crise, de venir tout de suite, qu’on me soulagerait. Je veux qu’on lui érige une statue.

La douleur est revenue. Ce n’était qu’une crisette, mais du coup on a pris la voiture et mon Chéri m’a droppée aux Urgences. Il a filé parce qu’on avait personne à la maison pour la progéniture. À part le chat. Le temps d’arriver, elle était passé, c’était qu’une crisette, elles sont plus courtes. Il était 4h30 du mat. Quand je suis descendue de la voiture, une blouse blanche dans le sas a filé dire «elle arrive !!!» et j’ai vu tout le monde s’aligner au garde à vous. Ça m’a fait rire. Tous ces visages, que je croise souvent lorsque j’accompagne des patients. Je leur ai dit que je n’avais plus mal, qu’elles et ils pouvaient se détendre. Y’avait certainement un peu de l’effet «c’est un médecin du SAMU», et du fait que ça soit bibi, qui papote volontiers avec eux et elles quand j’ai fini mon inter. Y’avait aussi et surtout le sénior qui avait prévenu que la douleur que je vivais était «le pire truc». J’ai été installée. Quand la crise suivante est arrivée, on m’a collé l’oxygène plein pot sur le pif. «Ça marche pas c’te merde, c’est nul !» ai-je pensé pendant 1 ou 2 minutes. Et puis je suis passée de 9,5 à 3 dans la minute suivante. Et la douleur est partie. Ah si en fait ça marche.

Je suis restée aux Urgences. J’ai traversé ce qu’on pourrait appeler un état-de-mal-de-c’te-saloperie, si c’était une entité connue. L’oxygène, ça marche. Ça marche super bien. C’est génial. Mais, est-ce l’oxygène, ou pas, les crises se sont répétées et répétées. L’engourdissement permanent est passé à 1/10, ce qui est ridicule mais usant, comme menace. Et sur 24h, j’ai fait au total 12 crises et 4 crisettes. Heureusement les 8 crises et 2 crisettes qui se sont produites aux Urgences ont été fauchées en plein vol par l’oxygène miraculeux. Ça marche en 3 minutes, enfin les 3 premières minutes, on douille quand même.  Il faut que je remercie tout le personnel des Urgences. Tous, ils ont été merveilleux de gentillesse, d’empathie, de bienveillance. Pourtant je pense pas être une patiente facile, à la base, et là encore moins. Mais vraiment. De la dame qui fait le sol au Professeur, tous, ils ont eu des regards, des gestes, des attitudes douces, efficaces et bienveillantes.

En fin d’après-midi, je suis rentrée chez moi. J’ai dormi assise dans la cave. Ensuite on est partis se mettre au frais dans les montagnes. J’ai pas refait de crises depuis. J’en referais peut être jamais. Pour l’instant j’ai trop la trouille, alors j’ai une bouteille d’oxygène planquée à la maison. Au cas où. Quand je suis au boulot, tout va bien, de l’oxygène j’en ai à profusion. De temps en temps j’ai comme un micro-fond douloureux qui dure quelques minutes, et me fout les jetons, mais ça passe. J’ai un peu parlé de cet épisode estival-infernal à mes collègues, moi qui ne parle jamais du pire. Ils ont eu une attitude que j’ai pris pour de l’indifférence, mais qui en fait était probablement un «Allé, tout ça n’est qu’un mauvais souvenir». On a aussi plaisanté sur le fait qu’à la surprise générale, l’imagerie prouvait qu’il y avait un cerveau dans mon crane. Comme quoi…

Ce n’est pas pour rien que j’ai classé ce billet dans «Souvenirs». J’espère bien ne plus jamais avoir de crises. Je sais que j’ai l’oxygène miracle. Je saisis très bien pourquoi cette merde est réputée pour avoir été à l’origine de suicides, avant qu’on découvre l’efficacité de ce gaz et les autres alternatives thérapeutiques. Y’a des gens qui font 30 crises par jour. D’autres qui en font qui durent 180 minutes. J’ai la chance de ne pas en avoir refait, y’a plein de gens qui n’en font qu’une fois dans leur vie. Ça survient sur une période de quelques semaines, et puis plus. Je crois pas être plus empathique maintenant qu’avant. La douleur n’est pas, à mon sens, un mal nécessaire. Je dirais même que per-crise, j’aurais été capable d’envoyer chier une complainte d’autrui. Et à côté de ça, cette douleur, je ne la souhaite à personne, même pas à mon pire ennemi, crèeeeve-charogne-dans-la-souffrance-mais-pas-à-ce-point. Pas à ce point. À ce point, c’est inhumain.

J’ai gardé une empreinte de la douleur sur tous mes ongles. D’ici quelques semaines, avec la pousse naturelle, toute trace aura disparu. Il ne restera rien de mon passage en enfer sur Terre.

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2 commentaires pour La trace

  1. Pierre Wustner dit :

    Excellent ! Comme dans la plupart de vos billets, un réel talent de conteuse, avec ici la montée en puissance de la description des symptômes (sans donner le diagnostic de façon explicite, ce qui pousse le suspense au paroxysme).

    Impressionnant en tout cas, même si on a déjà écouté des patients décrire une algie vasculaire de la face. Est ce à cause de la localisation inhabituelle que vous n’y avez pas pensé tout de suite ?
    Je vous souhaite de tout cœur de ne plus jamais sentir ça.

    Quand vous dites que vous ne pensez pas être plus empathique maintenant qu’avant, je pense que vous avez tort, mais je comprends ce que vous voulez dire: On a pas besoin d’avoir expérimenté soi-même une douleur pour savoir la soulager efficacement chez autrui.

    En tout cas, à la prochaine sortie pour douleur aigüe de la face, vous serez heureuse d’avoir de l’oxygène à proposer, si jamais c’est ça…

    Pierre MG rural et tropical

    • docadrenaline dit :

      En pratique on ne sort pas pour des douleurs aigues de la face. Probablement parce que c’est rare. Par contre les patients se pointent aux Urg.

      Pour ce qui est de ne pas y avoir pensé, je pense que c’est parce que je suis vraiment une bille !

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