La science amusante

Titre emprunté à la chronique de Charlie Hebdo, que je lisais avec plaisir quand j’étais étudiante (je crois qu’elle a disparu). Pendant des années était affiché chez moi un dessin de Charb que j’avais découpé dans le journal. Désolée mais je n’ai pas réussi à mettre la main dessus, ni dans mon bazar ni sur internet. La caricature montrait un médecin, à son bureau, face à une patiente. La bulle disait : «Encore vivante Mme Gramol ? Vous n’avez pas pris vos médicaments, je vais me fâcher !».

Bref, hier, dans un contexte d’agacement aux sources multifocales malgré lequel j’essayais de faire au mieux mon boulot, m’est venue l’idée d’un protocole de recherche fantastique digne d’une publication dans le NEJM (LA revue médicale).

Un protocole révolutionnaire de traitement curatif de la connerie. La connerie est en effet un mal endémique vis-à-vis duquel les ressources thérapeutiques à disposition sont actuellement limitées. Je ne parle pas de la Connerie Paroxystique Bénigne, qui peut toucher tout le monde. Ni de la Connerie Déconnante, dont est sévèrement atteinte votre servitrice. Non je parle du Syndrome de Connerie Chronique Profonde (SCCP). Cette horrible maladie qui n’est ni drôle ni passagère.

Une des thérapeutiques symptomatiques d’ores et déjà envisageable est l’oxygénothérapie. Malheureusement ses effets indésirables sont à l’origine d’un coût considérable relatif aux soins de neurochirurgie en découlant. Oui, l’oxygénothérapie à grands coups de bouteille d’oxygène dans la gueule. Rapidement efficace mais responsable de saignements intra-crâniens importants.

Non là le protocole repose sur l’administration d’un médicament en IV, par une équipe SMUR spécialement dépêchée. Équipe qui immédiatement après l’injection se doit de laisser le patient sur place et se rendre ainsi disponible pour l’intervention suivante. Le médicament choisi en raison de ses propriétés pharmacologiques est le Nimbex®, Bésilate de Cisatracurium pour les intimes amateurs de prescriptions en DCI. Une ampoule de 10 mg suffit.

Bien sûr le protocole ne passera jamais devant un comité d’éthique si il est proposé une randomisation versus placebo. La perte de chance pour les patients du bras placebo étant inacceptable, votre servitrice propose un schéma de randomisation Nimbex® versus KCl. 1 ampoule IVD également.

Aidée d’une consœur dans l’élaboration du protocole d’étude, nous avons soulevé plusieurs exemples d’indication thérapeutique, impliquant une inclusion d’office dans ce travail de recherche. Nous avons, exemples dont la liste est loin d’être exhaustive :

– Soignant qui parle du patient, devant lui, comme si c’était de la merde sous prétexte qu’il a de légers troubles de la vigilance ;

– Patient qui a fait le 15 parce qu’il a une entaille au doigt, a priori digne de suture, qui est à 1 km des urgences et entouré d’au moins 6 amis, mais qui n’a aucun moyen de locomotion pour aller se faire soigner; exige donc l’envoi immédiat d’un camion de pompiers qui n’a bien sûr que ça à faire, et en l’absence de toute imprégnation éthylique pouvant expliquer son comportement, refuse catégoriquement le transport une fois les pompiers arrivés sur les lieux de l’intervention (va crever d’une septicémie secondaire à une plaie purulente pleaaaaaase);

– Collègue qui envoie chier la demande de son effecteur SMUR de lui envoyer de l’aide dans l’intérêt du patient, alors qu’il en a la possibilité et que cette demande est exceptionnelle et argumentée (et finit par le faire quand même 25 minutes plus tard parce que le médecin SMUR soi-disant débile insiste, heureusement le patient a miraculeusement été stable dans l’extrême gravité entre temps);

– Patient qui (là aussi, point de pathologie psychiatrique ou de contexte d’alcoolisation étant des critères d’exclusion du protocole de recherche), parce que ce-soir-à-la-télé-y’a-tel-programme, sort des Urgences de l’hôpital contre avis médical, et le lendemain se pointe comme une fleur aux Urgences d’une clinique proche en estimant devoir être pris en charge avant les autres patients de la salle d’attente bien que son mal ne soit pas du champs de la médecine d’urgence et que le cabinet de son médecin traitant soit ouvert (la signature de la «décharge» lors de la sortie contre avis des urgences stipulant qu’il existe un risque vital potentiel vaut signature d’accord pour le protocole de recherche);

– Confrère qui ne lit pas et n’écoute pas les transmissions concernant un cas grave d’origine mal comprise, transmissions mettant le doigt sur le seul petit indice qui pourrait expliquer le tableau, effectuées par 2 médecins différents (celui à l’origine de l’hospitalisation et celui ayant assuré le transport médicalisé), et qui le lendemain rame toujours allègrement dans la choucroute et ne parle pas de l’indice ni-lu-ni-écouté ; et dont la relève est étonnée d’apprendre (parce que le 1er médecin reprend des nouvelles) qu’il existait cet indice vers lequel aucune investigation n’a été entreprise ;

– Collègue d’un patient qui préfère classer ses dossiers afin de raccourcir sa journée de boulot plutôt que d’accompagner son «ami» (elle est belle l’amitié) aux Urgences («Empathie, quand tu nous tiens»);

– Médecin de garde sur un secteur (donc a priori payé pour ça, et qui n’a peut-être pas connu l’époque où les gardes n’étaient pas organisées et où chaque praticien était volontiers réveillé 1 à 4 fois par nuit par ses patients sur son téléphone fixe du domicile vers lequel sa ligne pro était basculée) (et je sais que c’est pas facile d’être de garde pour la permanence des soins, faut arrêter d’essayer malgré ça de tenter de me faire prendre des vessies pour des lanternes) qui part du principe que le régulateur qui lui demande d’assurer une visite est FORCEMENT un connard incompétent (je ne parle pas de l’agacement d’être réveillé pour faire 40 bornes pour une visite non urgente, qui est une réaction humaine), connard incompétent qui ne demande des visites que par vice et perversion, c’est évident … ; connard incompétent qu’il a pour la première fois au téléphone, qu’il ne connait pas, mais dont pour autant il peut juger les compétences parce que lui-il-sait-tout-vous-comprenez ; (et l’intérêt du patient dans tout ça ? Quelqu’un s’est-il posé la question ?) ;

– Médecin (de non professionnels encore je comprends) qui appelle le 15 et exige formellement et agressivement un «camion» (un poids lourd ? un VSAB ? un SMUR ? un quoi au juste ?) TOUT DE SUITE et refuse non seulement de donner quelque indication clinique que ce soit (ça encore … soit) mais aussi de donner l’adresse !!! (c’est bien connu on peut voir par satellite tout ce qui se passe partout, BigBrother c’est le SAMU, en fait) ;

– Patient dont la demande est clairement (j’ai longuement cherché l’erreur malgré les appels potentiellement urgents en attente, mais j’ai pas trouvé) que tu identifies (alors que t’es bête et urgentiste) son éruption cutanée apparue depuis 3 jours, vue par le médecin traitant qui a prescrit «je sais plus mais je vois pas ce que ça peut vous faire», sans facteur déclenchant «mais enfin pourquoi vous me posez toutes ces questions ?», et dont la seule description qu’il accepte de vous donner est «ben c’est des boutons rouges, quoi !!», le tout au téléphone (le 15, urgences vitales dermatologie courante …) (patient qui s’énerve quand tu lui dis que ça ne t’est pas simple au téléphone de pouvoir satisfaire sa demande) ;

Liste non exhaustive comme précisé plus haut. À tous, une envie de dire «Dites un nombre au hasard entre 0 et 100.». Afin de pouvoir leur attribuer, par ce numéro de randomisation, le curare ou le potassium. 1 ampoule IVD et puis zou, 100 % de décès.

Globalement je suis empathique des patients, de leurs proches. Globalement confraternelle aussi. Mais y’a des fois, ça fait du bien de délirer sur l’administration d’un curare ou de potassium dans le traitement souverain des cons. Je sens que je vais m’attirer des trolls et des amis. Tant pis. Me taper ce délire, avoir ces pensées méchaaaaaaaaantes, ça me permet parfois de tenir le coup, et de déployer toute la patience dont je suis capable avec toutes ces victimes de SCCP comme avec les autres. Les détresses vitales, et/ou psychologiques, et/ou sociales. Alors tant pis.

Protocole Nimbex® versus KCl.

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9 commentaires pour La science amusante

  1. Cossino dit :

    Chère consoeur

    Merci pour ces moments de vie , j’aime ;-))

    Si je prends le clavier c’est pour te ( vous permettez le tutoiement) faire partager cette découverte : http://philippe.ameline.free.fr/wordpress/?p=70
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_Dunning-Kruger

    Cela m’a beaucoup éclairé sur mes « concitoyens »

    • docadrenaline dit :

      Merci pour les liens, et aucun souci pour le tutoiement.
      Quant à l’effet Dunning-Kruger, je ne sais pas comment je dois le prendre ….

      • Vincent dit :

        Facile. Suffit de relire vos billets. « D’habitude, je compense en me disant que je suis pas tout à fait un mauvais médecin. Pas forcément «bonne», mais pas mauvaise. »

        Je pense qu’on est pas mal à penser qu’en cas de besoin, on aurait de la chance de tomber sur vous.

  2. Cossino dit :

    Comment tu dois prendre l’effet Dunning-Kruger ?
    Tout simplement comme quelqu’un de compétent qui se sous-estime .
    Cela me paraissait évident et montre bien la limite d’internet pour faire passer certain élément évident de langage.

  3. Mariammin dit :

    Ah merci pour le sourire des le réveil.
    Le curare est peut être un peu trop cher non ? 😉

  4. DocAlly dit :

    Liste non exhaustive en effet. Il suffit de passer quelques temps aux urgences pour s’en rendre compte (et la régulation doit fournir pas mal d’exemples aussi).
    A se demander parfois si les patients n’ont pas des troubles visuels et ne lisent pas « Supermarché médical 24/24 » plutôt que « Urgences ».

    Le dernier exemple que j’ai en tête, une aide-soignante de l’hôpital qui avait une cystite, et ses collègues lui avaient conseillé de passer aux urgences: « tu passeras rapidement à cette heure-ci ». Effectivement c’était 6h du matin (pile quand tu rêves d’aller t’effondrer sur ton malheureux lit de garde). J’ai trouvé ça anti-confraternel au possible.

    Je me demande toujours pourquoi une régulation n’est pas faite à l’entrée des urgences, quitte à réorienter sur le médecin généraliste de garde.

  5. Linoa dit :

    Hihi! Hélas je ne pourrais intervenir sans prescription dans ce protocole je propose donc une adjonction au rôle propre infirmier en traitement symptomatique d’appoint: la claque thérapeutique. Et je me permet de suggérer un critère d’inclusion: la mère qui tape son scandale en pédiatrie parce qu’on a osé mettre sa chère tête blonde, c’est le cas de le dire, avec un autre enfant qui a le mauvais goût de ne pas être de la bonne origine ethnique. et qui demande donc a l’infirmière d’avoir l’obligeance d’envoyer dormir le dit enfant (inférieur au sien bien sur) dans le couloir ou il n’offensera plus la vue (véridique, date de la nuit dernière )

  6. mariemeije dit :

    SCCP, j’adore. Reste à affiner le protocole, notamment avec une décision collégiale pour asseoir la certitude du diagnostic, hors évidemment les cas d’urgence thérapeutique immédiate (cf exemple de Linoa)
    Comme on le disait hier en garde avec des collègues, « il y a des cons tout à fait objectifs ».
    La référence n’est certes pas issue de pubmed mais néanmoins incontestable 🙂

  7. Casque Houille dit :

    En effet , le cas cité par Linoa constitue une urgence absolue , il y a même un enjeu de santé publique ! Pourrait-on inclure un médecin que je connais et qui parle de ses patients arabes en disant : »les Gris » ?

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