Apollon et le programme essorage.

Beau comme un Apollon. Grand, jeune, sportif. Niveau conversation je sais pas, mais en tous cas une plastique impeccable. De retour d’un voyage à l’autre bout du monde. De la fièvre. Beaucoup de fièvre. De la toux, des difficultés à respirer. Des Urgences, il passe rapidement en Réa. Dans un excellent service de réa de l’hôpital de Triffouilli-Sur-Flotte, situé à loin loin (2h30 par la route) de là où je bosse. Je connais bien ce service pour y être passée en stage. Une super équipe. Le cas d’Apollon est grave, alors il est décidé de le transférer vers BigHosto. C’est là que j’interviens. Avec Toui-Laïte, notre pilote et notre étudiante, nous transférons un patient de BigHosto à Triffouilli, parce que maintenant son état s’est suffisamment amélioré pour qu’il soit pris en charge plus près de chez lui, et au retour nous devons transporter Apollon de Triffouilli à BigHosto, et la boucle sera bouclée. C’est la fin d’une journée chargée, où on a sillonné le département et même la région.

Nous arrivons à Triffouilli-Sur-Flotte. L’hélico se pose. Une ambulance nous transporte, nous et le matériel, jusqu’à la porte de l’hôpital. Nous accompagnons le premier patient vers sa chambre. Ensuite, retour au sous-sol. Là, plus que quelques couloirs, et c’est ce service de réa où j’ai tant (tout) appris. Le réanimateur du jour (qui ressemble à un prince slave, raison pour laquelle je l’appellerai Réanimovitch), qui théoriquement a déjà passé le relais à son collègue de la nuit (de type plus latin, va pour Réanimo), connait bien le cas d’Apollon et est resté pour m’en parler. Apollon a chopé dieu-sait-quel-germe-à-la-con lors de son voyage. En tous cas pas un truc commun. Les premières analyses sont positives pour Germix et Germzède, mais il semblerait que ce soient des faux positifs, parce qu’aucun des deux n’est connu pour donner un tableau pareil. De fait, les-antibiotiques-c’est-pas-automatique, mais là on tape avec de l’arme thermonucléaire sur le Germalacon après avoir fait tous les prélèvements d’usage. Parce que le Germalacon, lui, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il est responsable d’une pneumopathie bilatérale nécrosante, c’est à dire d’une pneumonie-pourrie-horrible. Le scanner thoracique d’Apollon, c’est Beyrouth. Les deux poumons sont déguelasses, y’a des excavations grosses comme mon poing. Certaines zones moribondes ont rompu, ces brèches occasionné le pneumothorax bilatéral qui a été drainé par les réas. Il n’empêche que l’emphysème sous-cutané est palpable sur tout le thorax du beau jeune homme, mmmm super j’aime la neige. Apollon est intubé-ventilé-sédaté-curarisé, il a une voie veineuse centrale, un cathéter artériel, une sonde urinaire, une sonde gastrique, deux drains thoraciques. Malgré tout ça, il reste mono-défaillant. C’est à dire qu’à part les poumons, donc le pied respiratoire, le reste du trépied vital va bien : cerveau ok, pompe-&-circulation ok. Reins ok, foie ok.

Du coup la partie est dure, et l’enjeu est énorme. Le cas d’Apollon est gravissime. Mais les médicaments aidant, les poumons, ça peut cicatriser. Pas trop mal. Voire bien. Si on le soigne bien, et qu’on le ventile bien, Apollon peut récupérer complètement, à terme. Vivre comme avant. C’est le but. Ouaip, ben ça va pas se faire tout seul. Et le transporter, dans un hélico, ben y’a plus facile. Réanimo me dit «Ch’uis bien content de pas être à ta place». Et pourtant t’as encore rien vu de l’enfer que ça va être, ce transfert. Réanimovitch le ventile comme un bébé. Petit volume, grosse fréquence. J’aligne les réglages de mon respi de compétition, Gargamel, sur ceux-là. On se prépare à mettre Apollon sur le brancard. Réanimo se pointe et change les réglages. D’une façon qui me parait bizarre, mais vous-savez-moi-je-suis-pas-réa, alors je m’aligne. On branche la sonde d’intubation sur mon circuit. Très vite, BIP BIP BIP BIP alarme : plus d’oxygène. Ok, on re-passe sur l’oxygène mural. Ah ben oui c’est sûr qu’en faisant gros-volumes grosse-fréquence, en deux-deux ça a séché la pauvre bouteille d’oxygène qui devait tenir du service à l’hélico. Qu’à cela ne tienne, on en change. Allez hop, on y retourne.

Apollon est sur le brancard, tous les équipements et tuyaux branchés en mode transport, les deux drains thoraciques débouchent sur deux valves elles même branchées sur des poches. 200 m de couloir plus tard, arrivés dans l’ambulance, les poches sont pleines, le cou d’Apollon a enflé, le scope alarme parce que la sat dégringole, et Gargamel parce que les pressions qu’il mesure ont largement dépassé le seuil de ce qui est tolérable à-son-gout-comme-au-mien. Réanimo nous dit au revoir, ferme la porte de l’ambulance, et je-suis-pas-réa-mais-tant-pis, je modifie les réglages du respi. Comme avant. Tout s’arrange, sauf le cou d’Apollon à cause de ce que je craignais, le pneumomédiastin qui est apparu. Super. On a frôlé la catastrophe. Quoi que. Maintenant va falloir monter dans l’hélico. Avec tout le merdier, le patient-en-porcelaine, dans le noir, et le froid. J’installe tout avec Toui-Laïte. Et on va se prendre une bouteille d’oxygène pleine en plus à portée de main, hein, on ne sait jamais.

Décollage. Bon, entre la petite erreur humaine par ceux qui ont checké le matos de l’hélico le matin (chaque équipe est responsable de tel et tel véhicule), le fait d’avoir tourné toute la journée et pompé les batteries des différents appareils, … En gros parmi les 4 principaux paramètres de surveillance vitale qui devraient m’aider, ben je n’en ai que 2. La sat et la fréquence cardiaque. Et puis y’a tout ce qui n’est pas mesurable, mais qui compte au moins autant. La clinique. Quelques minutes s’écoulent. J’ai un œil sur le patient, et l’autre sur les courbes du respi et celles du scope. Je remarque juste que moins je le ventile et mieux il se porte, ce patient, même si je me doute bien que c’est pas génial pour sa capno. Ouais mais bon c’est pas un traumatisé crânien, alors la capno … On va dire que si j’arrive à le tenir par ailleurs, on va s’en contenter.

D’un seul coup, voyons-voir-qu’est-ce-qui-pourrait-nous-arriver-de-pire, le respi m’affiche une courbe plate. Heiiiiiiin ? Mais qu’est-ce qu’il branle, là ???? Je m’agite et me mets à hurler «L’ambu !!!!! L’ambu !!!!!». Toui-Laïte était occupée à écrire sur la feuille d’intervention et mets quelques instants à comprendre le sens de mes gesticulations hystériques. Entre temps Gargamel s’est remis à bosser normalement, et puis hop, il me refait le coup. Il est allumé, ce connard de respi, mais les courbes qu’il affiche sont plates. WTF ??? M’en fous, j’ai débranché le circuit de la sonde d’intubation, et je ventile le patient à l’ambu.

Maintenant on a 4 possibilités. C’est simple : Apollon et ses poumons nécessitent d’être ventilés avec finesse. Option 1 : on fait confiance à Gargamel, qui tiens-d’ailleurs-s’est-éteint-alors-que-sa-batterie-est-en-charge sur l’hélico. Pas question ! J’ai plus confiance. Vilain, Gargamel, vilain ! Option 2 : on ventile Apollon avec Brutus. Brutus, c’est l’autre respirateur de transport qui est à notre disposition dans l’hélico. Ce truc, c’est une machine de guerre. La finesse, connait pas. Mais ventiler, ça, il ventilera. Même si le médecin est mort, si le patient est mort, si ses propres batteries sont mortes, il continuera à ventiler, Brutus. Bon puisqu’il n’a aucune idée de ce qu’est la finesse avec laquelle il faut ventiler Apollon, et qu’il risque de lui exploser ce qui reste de ses poumons, on va oublier cette option. Option 3 : récupérer un autre respi sophistiqué. Ben voyons. Alors, il fait nuit, on survole actuellement la cambrousse, mais on a qu’à faire ça. Appeler en radio pour faire éclairer le stade de Hameau-Du-Coin, se poser, et aller acheter un respi. Y doit bien y avoir un bistrot ou une boulangerie d’ouverte, non ? «Qu’est-ce que je vous sers, Madame ? Un respirateur de transport avec telle et telle fonctionnalité ? Oh mais oui, tenez, j’ai çui là. Et avec ça Madame ?». Oh, ben je prendrais bien une baguette et un pain aux noix, tiens.

Option 4 : ventiler à l’ambu. Avoir confiance en nos mains, la clinique, et les deux malheureux paramètres qu’on peut surveiller. Bon, ben on va faire ça alors ! Faute de mieux … Dans mes mains, je sens la pression que m’opposent les voies respiratoires d’Apollon. Jeune homme, je vais te ventiler comme un bébé. Fragile. Et Toui-Laïte qui me relaye aussi. Oh, je les vois les fines sueurs sur ta peau, avec la petite lampe qui éclaire l’arrière de l’appareil. Je m’en doute bien que t’as une capnie pas jolie-jolie, beau gosse. D’ailleurs t’es un peu tachycarde. Enfin cela dit, de une ton tout-nouveau pneumomédiastin doit pas aider et expliquer un peu cette chamade, et puis t’as un cœur jeune et motivé qui peut taper un peu vite, c’est pas bien grave. On fera avec, hein ? Pour le reste, tu t’en sors pas mal, Apollon, pour un mec qui a les poumons qui ressemblent aux tours jumelles au 11 septembre au soir, et qui est ventilé au-feeling à la main par Toui-Laïte et votre servitrice. D’ailleurs, les poches en aval des drains ne se sont même remplies complètement pendant tout le trajet alors qu’elles avaient été au bord de l’explosion en 200 m de couloir.

Gargamel fait le con dans l’hélico.

C’est loin. Que les minutes sont longues ! De la tension qu’il y avait dans nos mains, à force de ventiler mais surtout de sentir comment nous ventilions, nous en avions mal à  force. Enfin, on arrive. On pose. On sort Apollon et tout son attirail de l’hélico, je rampe à sa tête pour jamais arrêter de le ventiler, et je fais les gros yeux en expliquant à ceux qui nous entourent que SEULES Toui-Laïte et moi-même sommes habilitées à ventiler le patient. Nous roulons 2 km pour arriver à un des bâtiments de BigHosto et son service de réa respiratoire. Les équipes d’accueil prennent notre relais. Écarquillent les yeux en voyant qu’on ventile le patient manuellement. Je donne quelques menus conseils quant aux réglages du respi, au vu de l’expérience récente. Petits volumes, grosse fréquence, sinon cata ! L’en a rien à faire, le toubib. Bon, comme j’insiste, il met moyen-gros volume. Et son interne, qui fait la gueule depuis qu’on est arrivés, disparaît et revient toute fière. Elle a bien vérifié, et en fait, ce patient est attendu dans un autre bâtiment de BigHosto, à 3 km de là. «Euh non mais là je pense que t’as pas bien compris, ma belle. Je ferai pas un mètre de plus avec ce patient, là. Même si c’est une erreur de vous l’avoir amené. Z’êtes un service de réa respiratoire, alors tu vas stabiliser l’état du monsieur d’abord, et si il faut que je revienne à 3h du matin pour le re-transférer vers l’autre bâtiment, et bien je le ferai. Mais là, il reste là.» Ok, son chef opine. Du chef. Oui, ça faisait longtemps que je vous avais pas sorti un jeu de mots pourri, et je sais qu’au fond, ça vous manquait. Après avoir nettoyé notre matériel et avant qu’on sorte, il s’adresse à moi. Il veut savoir si le cou d’Apollon a gonflé, depuis qu’on est arrivés et qu’il a branché son respi. Ah ben c’est simple, il a juste triplé de volume, en 5 minutes. Maintenant il me croit quand je dis «petits volumes».

Bon ce qui devait arriver arriva, j’ai re-transféré Apollon au milieu de la nuit, ce qui n’est pas un problème. Avec le cousin de Gargamel. Nous apprîmes qu’effectivement un joli pneumomédiastin s’était constitué, non sans rire ? Et que le patient avait une capnie un peu élevée, nooooon vraiment ? Le transfert entre les deux bâtiments de BigHosto fut un jeu d’enfant. Le lendemain matin, j’ai amené Gargamel dans le service des Soins Intensifs du matos, où il a été hospitalisé longuement. Hors de question qu’il me refasse un coup pareil. Vilain Gargamel.

Résumé de l’intervention.

Ce transfert entre Triffouilli-Sur-Flotte et BigHosto, Toui-Laïte et moi ne sommes pas près de l’oublier. Nous sommes sorties de là avec les surrénales é-sso-rées ! Comme rarement après un transfert. C’était horrible. Et génial en un sens. Parce que Toui-Laïte est géniale. Parce que c’était inoubliable.

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11 commentaires pour Apollon et le programme essorage.

  1. thoracotomie dit :

    j’aimerai beaucoup lire l’histoire de la maladie de ce patient en compte rendu clinique détaillé, ça doit être passionnant

    • docadrenaline dit :

      J’ai eu quelques infos mais faut aller à la pêche, comme toujours.

      == Message subliminal à tous ==
      Please adressez une copie du courrier de sortie au médecin du SMUR (dont le nom est illisible) ou à défaut au SAMU (qui redistribuera en corrélant date, heure et lieu d’intervention) … Merci ! (c’est aussi grâce à ça qu’on apprend !)

      • mariemeije dit :

        c’était un vilain staph avec sa toxine-dont-le-nom-fait-peur-rien qu’à l’entendre non ? (d’ailleurs m’a fait tellement peur que je m’en souviens plus)
        ah, le transfert hélico en ventilant à l’ambu… j’en ai qu’un seul dans mon escarcelle, mais pas prête de l’oublier non plus !
        au plaisir docadré (et un jour je te dirai à quel point on est presque jumelles toutes les 2)

      • docadrenaline dit :

        Non ce n’était pas lui le coupable !
        À bientôt chère jumelle !

  2. Carabin dit :

    Moi j’aurais evoquer une pneumopathie aspergillaire invasive intermediaire… (mais j’aime les nom a la con et a rallonge!) le nom du germe m’interesse ++++ si possible 🙂

  3. DOCDUTRAVAIL dit :

    Rigolote la ballade en hélico sauf que je m’en passerai volontiers franchement, surtout avec un paysage « nuit noir » et une ventilation à l’ambu comme passe temps à la place des pop corn !
    Toujours un plaisir de suivre vos différents épisodes de la série docadré.
    Bonne soirée et bonne continuation.

  4. Kyra dit :

    Ouh! quelle angoisse! on s’y croirait
    et puis ça me rappelle des souvenirs… vieux! même qu’à l’époque y avait pas de SMUR
    bricolage et inconscience, essorage de surrénales comme tu dis, malade arrivé vivant, amitié indestructible avec l’infirmière qui a partagé cette aventure

  5. Aelita dit :

    Je viens de découvrir votre blog, via un lien sur celui de Jaddo. Génial. Vous êtes mon héroïne. J’embrasse vos doigts jolis qui ont ventilé Apollon. J’arrête des accidents domestiques pour pas que vous soyez dérangée à cause de moi. La prochaine fois que je croise un platane, je lui file une baffe — et pas de quartier pour ceux des cours de récréation, faut pas se foutre du monde non plus.

    • docadrenaline dit :

      Merci !
      Je ne sais pas si mes doigts sont jolis …
      Vous ne nous dérangez pas, même si nous sommes navrés que les patients se blessent. Nous sommes payés pour bosser !
      Quant aux platanes, tous ne sont pas agressifs !

  6. Casque Houille dit :

    Une fois de plus , tu m’as tenue en haleine !!! J’espère que les Gentils Biotiques ont niqué sa race à Putain d’Enculé de Germalacon Alacon , et qu’Appollon s’est remis sans trop de séquelles de son infection . Au passage , on peut , là aussi , déplorer l’attitude de Reanimo , c’est dingue le nombre de gens qui pensent que les autres ne font que des conneries …

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