Arabesques

J’ai vraiment un caractère à la con. Sur le plan diplomatique, je suis une brute épaisse. C’est un truc congénital chez moi. Un caractère qui se transmet selon un mode autosomique dominant, si on en croit la détermination dont Petit Caillou sait faire preuve. Petit Caillou est encore petite. Dans mon cas on peut parler de grosse caillasse. J’aime la discussion, le débat d’idées, … mais y’a des trucs sur lesquels je deviens psychorigide. L’urgence vitale, par exemple. Là, je deviens con, mais alors vraiment. Obtuse, têtue, fermée. Autant lorsqu’une discussion devient dispute, lorsqu’un commentaire devient agression, mon mode automatique bascule en «au-dessus», ou plutôt en dessous, d’ailleurs. Dans le sens où l’enrobage antipathique me passe à 10 000 km au-dessus de la tête, et où je n’en retiens que la substantifique moelle, ce qui était un conseil parfois judicieux. Autant je surkiffe les échanges argumentés de points de vue. Mais si il s’agit de la vie d’un de mes patients et que je perçois chez mon interlocuteur une certaine négligence vis-à-vis de celle-ci, là je monte le ton, et je mets des œillères et je rentre dans le tas tête baissée. Pas dans la finesse.

Le problème, c’est quand c’est le patient lui-même qui prend son état de santé à la légère. Alors même qu’il m’apparaît clair qu’il risque fort d’y laisser la peau à court terme.

C’était l’été, version canicule. J’étais interne, en stage de médecine générale ambulatoire. Les associés de mon chef étaient en vacances. C’était un mercredi en fin d’après-midi. Au cabinet médical de Perpète Les Olivettes, Chef consultait à l’étage. Je m’étais installée dans le bureau d’un des associés, au rez-de-chaussée, et j’y recevais les quelques patients de ses associés qui ne savaient pas qu’ils étaient absents. La journée se finissait, j’avais vu tous les patients de ma salle d’attente. Alors que je m’apprêtais à éteindre l’ordinateur, SuperSecrétaire fait sonner le téléphone du bureau. «Ça ne t’embête pas de voir un patient de AssociéDeChef, il a juste besoin d’un certificat ?». Je lui dis de l’envoyer. Je suis assise au bureau quand il frappe et, sur mon invitation, rentre dans la pièce.

Oh putain il a une sale gueule, çui-là. Mr Lumbaguez s’assoit, et m’explique que la veille, en soulevant une poutre métallique, il s’est coincé le dos. Il a déjà tout ce qu’il lui faut pour la douleur, mais son contremaître lui a dit qu’il fallait que le docteur remplisse le certificat d’accident du travail. Ouaip. Il a quand même une super sale gueule. «Vous avez des antécédents ?». Non, soi-disant, rien de méchant. Je redémarre le logiciel sur l’ordi. Ouvre son dossier. Ah. Hypothyroïdie. Insuffisance surrénalienne lente.

«Vous avez un Syndrome de Schmidt, je vois.»

«?????»

«Oui, la thyroïde ET les surrénales. [Il fait 40°C à l’ombre depuis 3 jours, et la radio annonce pareil voire pire jusqu’en milieu de semaine prochaine.] Vous avez pensé à augmenter les doses de votre traitement pour les surrénales, étant donné la chaleur ?»

«Ah ben non, d’ailleurs, ça tombe bien que vous en parliez, justement, je n’en ai plus depuis 3 jours, est-ce que vous pouvez me le marquer ?»

Il ne comprend pas bien pourquoi je tiens à l’examiner, mais bon, si ça peut lui faire plaisir, à la stagiaire. 10/8 de tension, pour un gars de 30 ans, c’est pas terrible, mais soit. Le reste de l’examen ne retrouve pas grand-chose, à part le lumbago, et vraiment, il a une sale gueule.

Le Syndrome de Schmidt, c’est une maladie dans laquelle 2 glandes, la thyroïde et les surrénales, ne fabriquent pas assez des hormones qu’elles sont en charge de produire. Le traitement c’est donc des hormones. Dans la nature, les glandes s’adaptent. Quand il fait très chaud, au cours d’un stress, en cas de fièvre, … les surrénales fabriquent plus d’hormones que d’ordinaire. Les patients atteints d’une insuffisance surrénalienne doivent, eux, adapter les doses de leur traitement. Si ils ne le font pas, ils peuvent mourir. Mr Lumbaguez aurait dû augmenter les doses de certains de ses médicaments à cause de la canicule. Bon, elle est mignonne, la stagiaire, mais Mr Lumbaguez a autre chose à faire. Il accepte de faire une prise de sang au labo, qui par chance ferme tard, avant de passer à la pharmacie.

Le lendemain matin, le labo appelle au cabinet. 128 de natrémie, c’est pas monstrueusement bas, mais ça casse pas de briques non plus. Et 17 de TSH c’est un peu beaucoup trop. Le reste est relativement normal. Je mets le bureau de SuperSecrétaire sans-dessus-dessous en cherchant le numéro de téléphone de Mr Lumbaguez, en vain. Elle trace sur un plan de Perpète Les Olivettes là où se situe le domicile du patient, et je m’y rends en fin de matinée.

Un portail sur la rue. Une cour. Au fond de la cour, une maison, devant laquelle jouent des enfants pendant que leur mère étend du linge. Sur ma droite, un petit immeuble de 3 ou 4 étages. Aucune sonnette ni boite au nom de Mr Lumbaguez. Je demande à la dame. Elle ne sait pas, mais après une description physique, me suggère de tenter au 2e étage de l’immeuble. C’est à se demander si il y a des habitants dans cet immeuble. Il semble ancien, et j’entends qu’en haut des maçons font quelques travaux. Il y a 2 appartements par étage. Je frappe aux portes. Enfin, l’une d’entre elles s’ouvre, c’est Mr Lumbaguez. La tête dans le c.. . Toute affolée de ses résultats, je lui explique qu’il faut qu’il soit hospitalisé. Il m’envoie paître. Je tente de lui expliquer qu’il peut mourir. Il rétorque qu’il se sent très bien, que si ça ne va pas, il me sonnera. Je trépigne. En découvrant qu’il n’a ni téléphone fixe, ni portable, ni internet, j’arrive à ébullition, y’a plus qu’à mettre des pâtes. Pour couronner le tout, il vit seul, et n’a ni famille ni amis dans la région. Isolé tel un ermite. Tous mes arguments, il n’en a que faire.

Je rentre, bredouille et au bord de l’ulcère, au domicile de Chef, où ÉpouseDeChef nous a concocté un merveilleux repas. J’entame la discussion, bien partie sur la thématique «comment faire pour hospitaliser ce patient contre son gré ?». Chef m’envoie paître à son tour. Plus gentiment que Mr Lumbaguez, mais il m’envoie paître. Devant mon désarroi, il finit par me suggérer d’en parler au groupe l’après-midi même. Le groupe de discussion est formé d’internes de médecine générale qui sont en stage dans le coin, et il est animé par 2 médecins. C’est une obligation mensuelle de la fac, mais j’aime bien ça. Nous y parlons de cas cliniques compliqués à gérer. On est sensés y aller en ayant préparé des cas à exposer, mais mon sens de l’improvisation compense ma paresse. Chef a bien compris à quelle sorte d’animal il avait à faire, et ce jour-là, c’est lui qui encadre, avec un de ses confrères. 2 heures plus tard donc, devant mes co-internes, je prends la parole, et raconte l’affaire. Le risque vital, d’autant plus pervers que les troubles de la conscience peuvent laisser Mr Lumbaguez s’endormir sur son lit, et ne jamais s’y réveiller. La météo qui prévoit un week-end méga-caniculaire. L’isolement du patient.

Du groupe a jailli la lumière. En rentrant, je suis retournée au domicile de Mr Lumbaguez. Je lui ai expliqué sa maladie, exposé un brin de physiopathologie, de pourquoi le week-end seul représentait un danger, du fait que j’avais peur de le retrouver mort dans son lit le lundi matin. Il a réitéré son refus d’aller à l’hôpital. Je lui ai demandé ce qu’il suggérait. Puisque c’étaient les résultats de la prise de sang qui m’avaient tant inquiété, et que lui se sentait très bien, et bien pourquoi ne pas en refaire une ? Ma foi. Ok. Alors, on fait un deal. Si les résultats sont pires, hôpital. Sinon, on se contente de la prise de sang le soir même +/- le lendemain, et du passage d’une infirmière pendant le week-end. En plus de prendre religieusement son traitement, avec les doses adaptées au climat digne du Sahel. Tope-là.

Nous fîmes comme convenu. Les résultats biologiques étant favorables, j’ai lâché la grappe à Mr Lumbaguez. Son médecin est revenu de vacances quelques jours plus tard, avec un pavé tapé par mes soins dans le dossier médical informatisé. En bonne fifille, j’ai rédigé au propre le cas de Mr Lumbaguez parmi les Récits de Situation Complexe et Authentique (RSCA) que la fac exigeait de moi, et que personne n’a jamais lu.

Mon mode d’exercice actuel me permet peu la discussion-rediscussion après avis d’un confrère. Avant de prendre une décision, j’entends. Même si en SMUR, on peut toujours discuter avec le régulateur, avec le reste de l’équipe, parfois avec le médecin traitant du patient qu’on contacte au téléphone, et bien évidemment, avec le patient et ses proches. Enfin en SMUR, les patients dont l’état est le plus grave ne sont ni contrariants, ni bavards. D’autant plus qu’ils finissent intubés-ventilés-sédatés. Il n’empêche que j’aime ça, avoir l’avis de mes pairs. Parfois pour me rassurer. Parfois pour me conforter dans «Hein dis, j’ai fait tout bien comme il fallait, hein, t’aurais fait pareil ???». Parfois pour littéralement voler des trucs, des techniques, qu’elles soient médicales («Si tu dilues tel médoc comme si dans telle taille de seringue, c’est plus pratique») ou relationnelles. Certains collègues ont systématiquement besoin de faire un cours de médecine. D’autres de me rabaisser et me rappeler à quel point je ne sais rien. Dans tous les cas, j’ai une vision utilitaire de la chose. Je prends ce que je suis venue chercher, un conseil. Le reste, ce sont les épluchures. Très souvent, les confrères sollicités sont gentils, me poussent tout-doucement-juste-ce-qu’il-faut pour me faire arriver moi-même à la lumineuse conclusion. Chef pratiquait beaucoup cette technique. Il était génial, comme maître de stage. Jamais il ne m’a méprisé. Il m’a donné des tas de billes, en me faisant croire que c’était moi qui les avais trouvées. Comme à Pâques quand on dit «chaud» et «froid» pour aiguiller les petits gourmands qui cherchent les œufs en chocolat.

De mon caractère fait de lignes droites et d’angles rectangles, il a su m’apprendre à décrire des arabesques.

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4 commentaires pour Arabesques

  1. DOCDUTRAVAIL dit :

    Bonjour,
    Oui, malheureusement les lignes droites et les rectangles avec leurs angles droits ne mènent à rien et il faut faire arabesque en certaines circonstances; parce que beaucoup de rigidité avec ce genre de patients conduit inéluctablement au choc frontal, au clash et à l’entêtement.
    J’en vois tous les jours cette « espèce » de têtes dures, qui refusent les soins, les hospitalisations alors qu’ils me consultent tous pour des « urgences », sinon pourquoi ils viendraient me voir moi en plein travail s’ils n’avaient pas jugé que c’était grave !!!
    Alors, au lieu de leur proposer de signer des formulaires « éclairés » de refus de soins ou d’hospitalisation, je fais des « deals » et je crée des compromis un peu comme le votre et ça marche!
    Finalement, bonne formation reçue de….chef, et excellente pratique grâce à vous.

  2. Vôtre chef, c’était Socrate ?
    En tout cas, c’est fantastique. Ils ne sont donc pas tous aigris, imbus, et cassant. Casser des mythes c’est important. Arrondir les angles aussi. Mais avec des plumes, et non avec des cisailles. Ça prend du temps, mais manifestement, parfois, ça marche.
    Un plaisir de vous relire, comme à chaque fois. Au passage, votre blog envahi les facs de médecine. J’en ai vu, et entendu, du Docadrénaline, dans quelques salles informatiques ;).

    • docadrenaline dit :

      Yep il a un petit coté socratique, maintenant que vous le dites !

      Sinon, pour les facs : c’est vrai ?????? Oh les pauvres ! Z’ont pas mieux à lire que mes âneries et autres nombrilismeries ?
      Cela dit c’est vrai qu’entre bûcher certains cours jusqu’à la nausée et flâner sur internet j’aurais vite fait le choix…

      Merci en tous cas de vos gentils commentaires, ils me touchent toujours beaucoup !

  3. Casque Houille dit :

    Good job , well done ! Et conclusion très émouvante .
    Tu évoques , de façon récurrente dans tes différents billets , les comportements de personnes qui cherchent à rabaisser celui qui a un diplôme différent du sien , ou plus d’expérience , ou dont la blouse à été lavée avec Omo , Ariel ou Mir Couleurs … On se demande s’il faut en rire ou en pleurer . C’est du même niveau que les concours de bites …ça ne montre qu’une chose , c’est que l’être humain , même brillamment diplômé , peut garder des travers pas forcément jolis-jolis , qui révèlent avant tout , à mon sens , une profonde fragilité . Comme chez tous les animaux du règne animal , ce sont les plus vulnérables qui friment le plus , les vraiment costauds n’ayant rien à démontrer …

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