La Barrière – 2

Depuis le Mythe Fondateur, j’ai un sac de matos dans ma voiture. Oui oui, même quand j’étais externe, j’avais. Oh, y’a pas grand-chose dedans. De quoi mettre une perf, 2-3 médocs injectables, des compresses, … D’ailleurs peut-être que je vous ferai la liste un jour, en détaillant le pourquoi de chaque item. J’ai remarqué un truc, c’est qu’en fait, ça doit être la Loi de Murphy, mais si je n’ai pas le sac et que je pars en vacances, je me trouve nez-à-nez avec un accident ou un malaise grave sur la route. D’un inconnu qui était là. Et j’attends les secours comme une débile qui n’a rien pu faire. Ça m’est arrivé plein de fois. En gros, à chaque fois que je ne le prenais plus, parce que là ça faisait un bye que ça ne m’était pas arrivé, et que du coup je me disais que ça ne servait à rien de l’avoir. Si j’ai le sac, il ne se passe pas rien (le chat noir ne devient pas d’un blanc immaculé), mais enfin pas des trucs vitaux. Donc je le prends. Of course, le sac est destiné à servir au cas où un inconnu rencontre un platane sous mes yeux, mais également si une des personnes avec lesquelles je passe mes vacances ait un problème. Famille ou amis.

M’enfin vaut mieux pas qu’il leur arrive quelque chose, à mes proches. Bon déjà, parce que ne souhaitant de mal à personne en général, il va de soi que j’espère qu’aucun d’eux n’ait jamais besoin de soins d’urgence, à fortiori parce que je les aime. Qui plus est, je ne suis pas Shiva, la déesse polymélique. C’est pas pour rien qu’on est plusieurs au sein d’une équipe de secours. Et ce sac n’est pas un sac de SMUR complet, j’ai pas d’oxygène, de scope, de pousse-seringue, de respi, …

Mais aussi parce que je ne suis pas sûre que je serais capable du dixième de compétences que j’ai habituellement. Attention, j’ai jamais dit que j’étais à la base, super méga forte. Non mais bon ça va quoi, je fais mon boulot, dans l’ensemble ça doit pas être si catastrophique que ça. Parait même que je suis calme et posée. Y compris quand j’ai le sentiment d’avoir bouilli intérieurement tant que j’avais pas fini de «stabiliser» ou de «techniquer» et «conditionner» le patient. Ce matin y’a le mec du sas d’un des hôpitaux que je livre le plus souvent, par lequel je passe que ça soit pour aller en réa, en cardio, aux urgences, … qui m’a dit qu’il avait été étonné l’autre  jour parce que c’était la première fois qu’il me voyait «stressée». J’arrivais avec une patiente-bombe à retardement, qui avait explosé 500 m avant l’entrée de l’hôpital. Bon bref, je me suis égarée, une fois n’est pas coutume, et je vous inflige une logorrhée dont vous vous seriez passés. Sorry. Donc oui, je pense pas que devant un proche j’aurais le 10e des compétences que j’ai «habituellement». J’ose espérer que devant l’urgence vitale absolue, j’aurais mes bons vieux réflexes sous-corticaux qui me permettraient de gérer pas trop mal en attendant les secours, mais je n’en suis pas sûre. À cause de l’altération cognitive engendrée par la rupture de la Barrière. [Ouf de soulagement, vous commencez à entrevoir, enfin pour ceux d’entre vous qui ont eu la patience de lire jusqu’ici, où je veux en venir.]

Plusieurs fois j’ai pris en charge des patients qui étaient proches de collègues. Mais je ne les connaissais pas, moi. Lorsque ceux qui intervenaient avec moi connaissaient le patient en question, j’ai bien vu que ce n’était pas simple pour eux. (oui je suis la reine de l’euphémisme). En plus, miaou oblige, c’était pour la plupart, des trucs super super graves. Mon raisonnement et mes capacités  à moi n’étaient pas altérés.

Et puis … j’ai eu il y a quelques mois un aperçu de ce que pouvait être le retentissement pour moi d’une rupture de la Barrière. Allé, je vous plante le décor.

Mme Tex-Mex est grise en sueurs.

Avec Chéri d’Amour, ça fait 10 ans qu’on fréquente plus ou moins régulièrement un Tex-Mex en ville. On habite pas à coté, mais le cinoche oui. Alors à l’époque où nous étions jeunes et insouciants, sans marmots, on y allait pas mal. Ensuite, nous y sommes allés pendant que mon bidon devenait éléphantesque. Puis avec une poussette et un Petit Caillou qui était très sage, et qui n’avait pas encore école le lendemain. Maintenant, on n’a pas trop le temps ou la possibilité d’y aller. Mais ça nous arrive, rarement. C’est un resto familial. On y mange très bien, pour pas cher, il est ouvert tous les jours dimanches compris, et même en appelant à des heures indues, on nous a toujours réservé une table et très bien reçu. Il y a le Monsieur, la Dame, les 2 fils, les 2 neveux, ceux-en-cuisine-qu’on-ne-voit-jamais, et parfois 1 ou 2 personnes de plus. Les 6 premiers, étant donné que ça fait 10 ans que je les vois à chaque fois qu’on y va, je commence à les connaitre. Surtout la dame. Elle est a-do-rable. Vraiment. Une perle. Une relation s’est établie avec elle, elle me prend dans ses bras à chaque fois qu’on vient, c’est elle qui nous sert, elle connait nos petites habitudes, nous réserve toujours une place privilégiée, … Je ne sais même pas comment elle s’appelle, mais cette dame, j’y suis attachée. Elle le mérite. C’est vraiment un amour.

Y’a 6 mois, 23h, pim départ VL pour une inter dans un domicile en ville. «Problème cardio». Nous frappons à la porte de cet appartement au 10e étage d’un HLM, dans un immeuble des années 50. Monsieur-Tex-Mex nous ouvre, et au premier regard nous nous reconnaissons mutuellement, même si il ne m’a jamais vu dans cette tenue, et ignorait probablement jusque-là quelle pouvait bien être mon activité professionnelle. Il nous indique la chambre, et dans le couloir je croise les 2 fils-Tex-Mex, que je reconnais aussi instantanément. Et dans la chambre, il y a une dame. Sur son lit.

Subtil mélange de blocage psychologique et de vraie modification de son teint, je ne sais pas, mais je me souviens avoir douté qu’il s’agissait de Mme Tex-Mex pendant une grosse minute. Pour une modification du teint, c’est une modification du teint. Mme Tex-Mex (MTM), d’ordinaire basanée de par ses origines, mais version brun, est d’un gris pâle très moche avec plein de sueurs. Et retenez ça, étudiants en médecine qui me lisent, gris-en-sueurs, c’est forcément qu’il se passe quelque chose de vilain vilain. J’ai profité de cette minute de doute pour donner les premières instructions. «On-la-scope-on-la-perfuse-on-fait-un-ECG-on-prend-toutes-les-constantes-on-la-met-sous-O2-et-toi-vas-voir-avec-la-famille-si-elle-prend-un-traitement-et-si-y’a-des-antécédents-des-courriers-et-un-tracé-de-référence.» Je me penche vers elle, en mettant machinalement les doigts sur son poignet pour prendre le pouls. Le système reconnaissance faciale automatique n’a pas encore pondu officiellement sa conclusion dans mon cerveau. «Bonjour, Madame, je suis le médecin du SAMU.» «Elle est en FA rapide, et-toi-vas-me-chercher-un-pousse-et-toi-prépare-2-ampoules-de-Cordarone®-dans-une-seringue-de-50.»

TACFA (Tachy-Arythmie Complète par Fibrillation Auriculaire) sur le site du Dr Taboulet (www.e-cardiogram.com)

La minute de grâce est écoulée. A l’instant où je me suis penchée vers elle, du tréfonds de sa détresse vitale, elle m’a reconnu, son regard me l’a dit, quelques millisecondes de délai synaptique plus tard, pim, ce connard de système de reconnaissance faciale automatique qui aurait pu se la fermer pour une fois, pond son verdict : c’est elle, c’est Mme Tex-Mex, celle que j’apprécie tant depuis tant d’années. Et meeeeeeeerde !!!!!

Mais je veux pas, moi, qu’elle aille mal cette dame ! Je l’aime trop pour ça ! Extinction automatique des 9/10e utiles du cerveau, heureusement que j’avais fait le plus gros avant, à savoir 1 Évaluation de la détresse vitale 2 Mesures immédiates 3 Diagnostic (au pouls c’est assez typique la FA rapide, et pi de toute façon si c’est pas ça les premières étapes thérapeutiques en SMUR, dans le cas où le patient est malgré tout conscient, sont les mêmes) 4 Premières directives thérapeutiques. Et là, ça fait comme une coupure de courant inopinée sur une ville. On y voit plus rien, et un petit vent de panique souffle. Merde. Ressaisissons-nous. À l’équipe : «Je la connais cette dame [je ne sais pas si à ce moment-là ce n’est pas une tentative pas conne de mon subconscient de dire «Si vous voyez que je rame dans la choucroute, c’est à cause de ça et secouez moi»], elle tient un restaurant dans lequel je vais souvent.» À la dame, j’explique ce qu’on fait. Lui demande si elle a mal (dans la poitrine, par exemple). Si elle est gênée pour respirer. L’heure de début, et 2 ou 3 autres trucs utiles du genre. Je ne vais pas trop la faire parler pour ne pas la fatiguer. L’examine. Lui dit que ses symptômes sont dus au fait que son cœur bat trop vite, que ça va aller mieux rapidement parce que nous allons faire ralentir la cadence. Et la conduire à l’hôpital pour poursuivre les soins. J’entends les pompiers qui arrivent. Donne au chef d’agrès les instructions nécessaires vis-à-vis du mode d’évacuation de la patiente. Jette un œil à l’ECG, qui dit tout pareil que mes doigts sur le pouls radial de la patiente, et aux constantes, pas trop pourries mais pas géniales non plus. Donne les quelques instructions qui manquent à l’équipe. Le débit des médocs, etc. Confie le soin à mon infirmière de veiller au grain pendant que je m’éloigne d’1m50 (ce qui est peu, habituellement je sors de la pièce, sauf méga instabilité) pour appeler la régul. Feuillette les courriers médicaux et compare mon tracé ECG aux tracés de référence (mon super-ambulancier m’avait tout amené et disposé à proximité), le téléphone sur l’oreille, pendant la musique d’attente, tout en notant identités & paramètres vitaux sur ma feuille d’inter. [Net avantage sélectif féminin : même profondément perturbées cognitivement, nous pouvons faire plusieurs choses à la fois.] [Ceci était la minute girl-power du jour.] Arrive à filer un bilan pas trop n’importequoiesque, précise l’établissement vers lequel la patiente et sa famille souhaiteraient qu’on se dirige si c’est possible.

Tout est enclenché, nous nous mettons en mouvement. Pas simple de passer de la chambre au VSAV, vivement que ces branleurs de physiciens de la matière aient inventé la téléportation ! La régul me rappelle pour me dire qu’une place avec une équipe sur les starting-blocks nous attend là où la patiente souhaitait aller. J’en informe Mr Tex-Mex, qui est descendu jusque dans la rue avec nous. Lui dit ce qui se passe et grosso-modo ce qu’on fait et quel est le niveau de gravité et le pronostic. On roule. L’air de rien le temps de descendre et de griller quelques feux rouges, ma première cartouche est passée. La Cordarone®. J’ai eu plusieurs cas, de la même tachycardie ou d’une encore plus vilaine (la TV), où ça a super bien marché, c’t’affaire. Ouais ben là, la fréquence cardiaque initiale était de 189 bpm (ce qui fait beaucoup pour une dame de 62 ans qui a un cœur chroniquement usé par un-peu-beaucoup-trop-de-cholestérol-et-de-diabète ; d’où le teint gris-en-sueurs), et youpi ô joie ô c’est nul, on est à 160, ce qui est mieux, mais le temps passe et avec lui la patience et le sens de l’humour du cœur de la dame, qui trouve pas ça particulièrement drôle, et son état clinique ne s’améliore pas magnifiquement. Je crois que j’avais nourri l’espoir que «Bon ok cette dame que j’aime beaucoup va mal, mais vite vite ça va aller mieux, hein, alors on se calme on panique pas.» Et là où, devant l’échec de la première cartouche, je déploie normalement mon algorithme en mode semi-automatique (raisonnement adapté au cas précis, mais rapide, et échelles d’escalade thérapeutique envisageables connues par cœur (et si besoin aux détails et posologies re-précisées par mon cerveau-électronique-qui-fait-aussi-téléphone)), le tout dans le calme SMUResque, c’est à dire sur un ton posé, avec des gestes précis, pim-pam-poum vas-y que j’te dégaine la 2e ligne voire la 3e ligne qui sont ici adaptées.

Ouais ben là, la faute à c’te foutue rupture de Barrière, pendant le transport et devant l’échec relatif du traitement entrepris, mes mains se mettent à trembler, mes doigts cherchent erratiquement sur le téléphone-cerveau que faire, parce que dedans ma tête y’a une sirène qui retentit en disant : «Ahuuuu ahuuuu Alerte Rouge ! Alerte Rouge ! La patiente va mal, vous devez vous démerder pour qu’elle ne canne pas ; je répète, la patiente va mal, vous devez (…) ! Ahuuuuu ahuuuuu». La voix chevrotante, je m’entends dire à l’infirmière : «Prépare une ampoule de ceci …. euh non, en fait, euh, attends, prépare cel…. non, pas cela, euhhhhh, [les quelques mots entre parenthèses qui suivent, je ne sais même pas si je les ai dit à voix haute ou si c’est juste que ça a résonné dans mon crane] (putain de merde, on est encore loin ?) euh bon, prépare ceci et cela, et euhhhh, je te dirai si on injecte quoi que ce soit».

Je regarde par la fenêtre, alors que mes doigts retrouvent le poignet-pouls de la dame. On arrive. Nous nous garons. Sortons. Allons jusqu’au service qui nous attend, mon infirmière ayant les médicaments qu’elle vient de préparer dans la poche. Je fais des transmissions sur le ton anxieux-agité-pourri au médecin sur place, qui n’a pas l’habitude de me voir comme ça. Là, on dirait un externe, (désolée, n’y voyez aucun mal ! disons on dirait moi quand j’étais externe, mais pas vous qui me lisez parce que vous êtes super) avec un patient super grave, qui fait les trans devant son chef de service en étant persuadé que si il oublie un truc ça sera dramatique pour le patient (comme si on allait pas compléter son propos si besoin). Je dis au revoir à la dame, lui souhaitant prompt et bon rétablissement.

Waaaah. Ah oui, vaut mieux pas que ça m’arrive, la rupture de Barrière géante, avec un proche qui va mal. Parce que franchement, je risque de devenir très très mauvaise. Du genre boulet. Mme Tex-Mex, j’y suis attachée, mais je ne connais même pas son nom. Je n’ose pas imaginer à quel point je pourrais devenir moins-que-rien si il s’agit d’un membre de ma famille, même éloigné.

La semaine dernière, Chéri d’Amour et moi sommes retournés au resto Tex-Mex. Mme Tex-Mex nous a accueillis, elle était en grande forme. Elle m’a serré fort dans ses bras. M’a remercié. Bon je lui ai précisé que là, quand j’étais venue chez elle en SMUR, ça m’avait un peu chamboulé de la voir mal comme ça, que j’avais eu la frousse. Elle m’a embrassé.

Happy End 🙂

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8 commentaires pour La Barrière – 2

  1. DOCDUTRAVAIL dit :

    Houlala le stress ! même moi vous m’avez stressé en vous lisant parce que vous m’avez rappelé un même épisode qui m’était arrivé avec un patient (mais qui était en fait un ancien camarade de classe au lycée) et que je connaissais bien, sauf que moi à l’époque, nous étions ensemble dans une ambulance, il me faisait un infarctus « en direct » et je n’avais que mon stheto, mon appareil à tension et de l’oxygène ! en pleine heure de pointe en centre ville avec une sirène qui refusait de fonctionner : la galère !
    Mes compliments à vous et bonne continuation avec la famille Tex-Mex

    • docadrenaline dit :

      Merci !
      J’en ai profité pour aller jeter un coup d’oeil à votre blog. Suis allée sur les articles tagués « Urgences » comme je le fais souvent, pour me faire une première idée. Et ma foi je suis emballée parce ce que j’ai survolé, votre propos (qui du coup concerne « ma » spécialité, ce qui rend mon regard très critique) me parait clair, juste, et humain. Permettez-vous que je mette un lien vers votre blog depuis le mien ?
      La famille Tex-Mex va très bien, ça fait plaisir !

      • DOCDUTRAVAIL dit :

        Pour le lien bien sûr et avec grand plaisir.
        Merci pour l’intérêt et les encouragements à ma rubrique urgences en particulier émanant d’une spécialiste du domaine.

  2. heid dit :

    C’est en effet ma crainte, ma hantise de smurer quelqu’un que je connais… même si je ne suis pas médecin et que les décisions ne m’incombent pas, je préfère ne pas tester la chute de cette barrière-là… Hugs

    • docadrenaline dit :

      Oui ça me fait baliser aussi.
      Que ce soit en équipe, mais là encore je crois que le « cadre » du travail en équipe, en tenue, etc … me garderait encore un peu sur les rails (au moins assez pour demander du renfort) et encore, mais alors me retrouver en civil, avec mon sac, dans cette situation et attendre les secours … longueur des secondes, éternité des minutes.
      Et même si issue favorable, bonjour le traumatisme psychologique lié à l’effraction explosive de la barrière…
      Hugs too !

  3. Heidi dit :

    du coup, troublée, j’en ai oublié le i final de mon pseudo! 🙂

  4. "Super" Externe dit :

    Bien content de tomber sur un Blog de médecin du SMUR!

    Bonne (et obligatoire) continuation.

  5. Casque Houille dit :

    Je suis au bord de la TV , tellement c’est palpitant ! Enconte choir !!!

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