Cher confrère

Chose promise, chose due, ce billet est dédié à @DocteurOldfab. Qui n’est pas le confrère présent dans cette histoire, je le précise.

Bon alors, de quoi va-t-elle encore nous parler ? D’un arrêt cardiaque ? Rooooh, mais c’est une obsession, faut se renouveler  un peu, ma brav’dame ! C’est quoi, le truc ? Une fascination pour les zombies ? Un besoin de faire sa fière qui fait revivre les morts, disposant ainsi d’un pouvoir divin ? Non, cher lecteur, c’est juste pour remercier un confrère. Qui ne lira probablement jamais ces quelques lignes. D’une certaine façon, cela me permet de remercier tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont été ce confrère, à un autre moment, un autre endroit.

RCP médicalisée de Barbie.

Cher confrère. Permets-moi de te tutoyer. Un jour, sur les coups de 17h, tu étais en visite chez un patient. Et d’un seul coup d’un seul, il a fait un arrêt cardiaque. Tu as entrepris immédiatement le massage cardiaque. Tu as composé le 15. Les pompiers sont arrivés. Ils ont pris ton relais, mis le patient au sol (tout seul, tu n’aurais pas pu, gringalet comme tu es). Massage cardiaque, ventilation sous oxygène pur à l’insufflateur manuel. Mise en place d’un défibrillateur semi-automatique. Tu es resté là, à m’attendre. Tu n’as pas bien l’habitude des arrêts cardiaques, c’est plus que normal. Je ne l’ai pas réalisé sur le moment, mais tu étais complètement flippé.

Je suis arrivée, avec toute mon équipe. Je me suis placée à la tête du patient. Les pompiers ont continué de masser. Mon IDE a rapidement trouvé une veine pour y placer une perf. Tu t’es proposé pour tenir la perf en l’air. Mon externe a posé quelques électrodes, afin que je puisse visualiser le rythme. Mon ambulancier a préparé de l’adrénaline, et a commencé à préparer le matériel pour l’intubation. Ce patient n’était plus tout jeune, typiquement à l’âge entre-deux-eaux où selon si il existe des comorbidités ou pas, l’espoir d’un retour à une forme de vie sociale après l’éventuel succès de la réanimation peut être nul ou au contraire sensible.

Tu étais là, debout, dans la pièce. Ta perf à la main. J’ai tourné la tête vers toi. Je t’ai demandé ce que tu pensais du fait d’entreprendre des manœuvres de réanimation invasives. Tu as bredouillé. J’avais besoin de savoir. C’est toi, le médecin traitant, qui connais ton patient. Je t’ai un peu bousculé, j’en suis désolée. Il fallait que je sache. Vite.

«Je l’intube ou je l’intube pas ?» t’ai-je lancé, comme une interro surprise. Tu as acquiescé. Dans la minute qui a suivi, le patient était intubé, et recevait son premier milligramme d’adrénaline. Nous avons continué la réanimation. Mon ambulancier est allé me chercher le respi, je l’ai réglé et branché. Il y a eu quelques milligrammes d’adré de plus. Tout du long, tu nous regardais, silencieusement, en tenant la perf d’une main, et en mettant les emballages du matériel jetable dans la poche poubelle jaune de l’autre. Le cœur du patient est reparti. Et puis bien, en plus. Bonne tension, bons paramètres vitaux, le teint qui devient rosé, une bonne reprise, quoi. J’ai téléphoné à la régul pour qu’une place dans un service de réa soit prête. Je me suis levée pour aller voir la famille, leur expliquer. J’ai croisé ton regard, plein d’admiration, et je n’ai pas bien compris pourquoi, j’ai poursuivi mon chemin. Je sais pas, j’ai dû penser que tu trouvais qu’on avait du matos dernier cri.

Après, il a fallu descendre jusqu’au camion des pompiers. C’était chaud parce que déjà, ces patients, les «arrêts récupérés», sont des poupées de porcelaine, encore plus que les autres. (Nan les autres on les lance pas dans les escaliers pour arriver plus vite en bas). Y’avait tout le matos de branché, l’étroitesse record du couloir, la conception inadaptée de l’escalier, enfin bref, on a un peu galéré. Je voulais porter l’oxygène et le respi, mais tu as insisté pour les porter. Du coup, je me suis contentée de tenir la sonde d’intubation, alors que toi, tu étais chargé comme une mule !

Quand on est enfin arrivés dans le véhicule, tu m’as remercié. Je t’ai remercié aussi, attends ! T’avais massé le patient, aidé à porter le matos, tout ça. Tu m’as dit un truc gentil du genre «oui enfin bravo à vous, …». Tu étais admiratif. En fait, ce que tu ne sais pas, c’est que c’était mon premier. Le premier arrêt que je récupérais, en étant «à la tête» des opérations. C’était pas mon premier arrêt cardiaque, m’enfin j’en avais pas fait non plus des tonnes. Mais que je récupère, c’était le premier. Autant te dire que j’en menais pas large. Je balisais à mort, en fait. J’en avais vu, mais pas «dirigé». J’avais été formée. À chaque fois, c’est différent, et ça me forme un peu plus. Depuis, je ne suis pas devenue une grande prêtresse des arrêts récupérés, parce que je suis jeune et que ça reste rare.

Oui enfin là, c’était mon premier. C’est quelque chose, quand même. Je te remercie, pour ton soutien-du-regard et ton aide logistique, cher confrère. Vraiment.

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16 commentaires pour Cher confrère

  1. Bon, je suis touché, touché, touché. Voilà.

  2. docteurgece dit :

    Toi, vraiment, plus je te lis, et plus je t’aime d’amour…
    (désolée, hein, pour l’absence de constructivité de ce commentaire…)

  3. fredledragon dit :

    Je reste sans voix, superbe, champagne!

  4. Doc_Morrigan dit :

    Super! Je me suis retrouvée dans la peau du pied à perf, et c’est vrai qu’un medecin urgentiste en action c’est toujours meerveilleux pour nous. D’autant plus si c’est un smuriste qui n’est pas arrogant mais tout gentil. Garde ta gentillesse pour tes confrère generalistes qui DETESTENT voir mourir leurs patients et qui se sentent si inutiles devant ces cas.

    • docadrenaline dit :

      Tu sais je ne suis qu’un miroir. Je suis gentille parce que je trouve ça normal si j’ai quelqu’un en face qui est « normal ».
      Je suis moins gentille avec ceux qui sont agressifs d’entrée de jeu, du moins lorsqu’il s’agit de professionnels, même si il est vrai que cela constitue peut être une défense contre une situation effrayante pour eux. Nous sommes tous humains, n’est-ce pas ?
      En tous cas, être le pied à perf, ça n’a l’air de rien mais c’est utile aussi.
      Merci pour ce gentil commentaire en tous cas !

  5. Yem dit :

    Toi aussi, un jour, tu flippais? Ton confrère ne l’a pas ressenti, et tu as assuré. Voilà. Et en plus tu l’a remercié. Chapeau bas (parce que les interventions où la cavalerie arrive et n’écoute pas ce qu’on a à dire, ça existe aussi). Merci (encore, je sais).

  6. docmamz dit :

    Oh c’est tout mignon ! C’est vrai qu’on se sent souvent un peu con en tant que pied à perf…

  7. Elisa dit :

    Belle histoire mais quelle facheuse tendance à s’attribuer le mérite de l’opération. Vous dîtes « En fait, ce que tu ne sais pas, c’est que c’était mon premier » pourquoi de « mon » alors que vous étiez une équipe et plutot nombreuse l’équipe : « mon IDE », « mon ambulancier », « nom externe », les pompiers ne semblaient vous appartenir, sans oublier bien sur le médecin traitant à qui est dédié ce post.
    On appelle cela la compétence collective, c’est bien la compétence collective ça limite les dégâts ou cela conduit à de belles réussites comme dans le cas que vous citez.

    • docadrenaline dit :

      Elisa, votre commentaire est si intéressant que je compte y répondre par un billet (une réponse en commentaire serait insuffisante).
      Cependant je ne suis pas sûre d’en avoir l’énergie tout de suite (j’ai dormi 3h).
      A bientôt !

    • Casque Houille dit :

      Je vous trouve injuste , Elisa , l’article possessif peut aussi signifier sa propre appartenance au groupe . Ne dit-on pas ma ville , mon quartier , mon pays ?

  8. Voilà qui fait partie des premières fois dont on aimerait qu’elles se reproduisent plus souvent, non ?

  9. El Doctor dit :

    Vivement ma première fois!

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