La Famille Addams

Le travail d’équipe en médecine d’urgence préhospitalière

J’adorais la Famille Addams quand j’étais petite. D’ailleurs, je ne rate pas une occasion de re-visionner les films avec les gamins de mon entourage, les miens, et puis les neveux, cousins, … Ça me faisait un peu peur, parfois, mais c’était bien quand même. Les personnages étaient intéressants, ça me changeait des personnages mièvres des films pour ados. J’adorais Mercredi, la sale gamine aussi futée que méchante. Mais même les autres, ils étaient bien. Je les aimais tous, finalement. Et puis y’avait un tas de séquences où on se marrait bien.

Je suis très famille. J’ai une famille nombreuse, et compliquée. Que j’aime. C’est ma famille «n°1», la vraie.

Il y a ma 2e famille. Ma famille Addams à moi. Lecteur, si tu en fais partie, ne le prends pas mal. Je n’entends pas que vous êtes monstrueux. Ma famille Addams à moi, c’est les gens du boulot. C’est une grande, grande famille. Je bosse dans un gros SAMU. Avec plein de gens y bossent. Pour ceux que ça intéresse, la composition d’un SAMU est détaillée dans le billet «Le SAMU pour les nuls». Médecins, IDE, ARM, ambulancier(e)s, … Cependant c’est une description incomplète, en termes de corps de métiers. Manquent les secrétaires, et autres administratifs. Manquent les mécanos. Manquent les femmes de ménages. Manquent les agents d’hôtellerie, ceux qui nous nourrissent, et qui sont de véritables parents pour nous tous. Manquent les patrons, ceux des médecins, ceux des IDE, ceux des ARM, ceux des … j’arrête là la liste, parce qu’il y en a. Ça n’est pas l’auberge espagnole parce que toute cette hiérarchie est très organisée.  On doit être plus de 150. Ou 200. Voire 250. De membres fixes. Plus ceux qui vont et viennent … Tous, tous sans exception, comptent. Et font partie de ma famille Addams.

Chacun est utile. La Chose peut mettre une perf, par exemple

Dans ma famille Addams à moi, il y a ceux qui vont et qui viennent. Un bon exemple, c’est celui des externes, c’est à dire les étudiants en médecine. Gros turn-over. J’ai rencontré La Famille Addams Du Taf quand moi-même j’étais externe. Ce qui est très particulier, au SAMU plus que partout ailleurs, sauf peut-être, mais cela n’existait pas «de mon temps», en stage de médecine générale ambulatoire, c’est que l’externe est QUELQU’UN. Dans les autres services, vous faites la visite bras-dessus-bras-dessous avec l’interne, vous allez piquer des gazos en papotant chiffons avec l’IDE, parfois vous plaisantez avec Le Chef. Mais 6 mois après, si l’un d’entre eux vous croise dans un couloir de l’hôpital, il vous ignore. Au mieux, il vous reconnait et esquisse un vague sourire. Enfin de là à s’abaisser à interrompre sa conversation avec son collègue pour venir vous taper la bise, faut pas rêver non plus. Et ça se comprend en un sens. En stage, vous poussez le chariot  vous recopiez la biochimie, et parfois, prodige, vous avez le privilège d’ouvrir le dossier du patient à la page x pour Le Chef. Quand vous êtes externe au SAMU, il vous arrive de défibriller un patient. Le, voire les patients, notamment en cas d’AVP multivictimes, est / sont dans un état grave. Et bien que l’équipe puisse fonctionner sans vous, comme c’est le cas dans tous les SAMU d’hôpitaux non-CHU, et bien tant qu’à faire, vous vous rendez réellement utile. Et ça marque. Pas que vous. La preuve, quand vous croisez quelqu’un du service, 1 an après, il vient vous claquer la bise et vous dit «Tiens, Adré, quand est-ce que tu viens nous voir et boire un café avec nous ?». Se rappelle de vous. Et de votre prénom. Et d’anecdotes vous concernant. Des interventions, mais aussi l’histoire que vous aviez racontée à propos de votre chat. [Note de la rédaction : ceci n’est pas un message publicitaire à l’attention des étudiants en médecine. Le bouche à oreilles suffit.] Ceux qui vont et viennent, dans la Famille Addams Du Taf, existent.

Dans ma famille Addams à moi, c’est comme dans les films. Parfois, on a un peu peur en voyant le film. Sauf qu’on ne le voit pas, le film, on est dedans. Ce petit shoot d’adré en partant en intervention. Le relatif calme avec lequel on bosse. Vite, très vite. Gros, très gros. L’air de rien. En prenant le temps de parler au patient, ou ses proches. L’air de rien. Un «faux calme» travaillé ? Non. Really, vous nous prenez pour des acteurs ? Non. Des automatismes. Des choses à faire. Clac-clac-clac. Tout doit s’enchaîner. La pression est grosse, mais c’est vraiment comme de jouer une partition difficile, dont vous n’avez pu répéter que certains mouvements (parce qu’il y a le côté «unique» de chaque patient qui fait que ce n’est pas tout à fait pareil à chaque fois), la jouer dans un quatuor dont vous connaissez bien les autres membres. Parfois, le violon vole au secours du violoncelle. Le médecin pique. L’IADE (certaines des IDE sont IADE) intube. L’ambulancier fait l’ECG. Parfois, on a peur. Avant. Comme le trac avant un concert, Ladies & Gentlemen, tonight, The SAMU Quatuor ! On a peur mais on est excités comme des puces. Et on adore ça. On a peur, mais c’est bien quand même.

Dans ma famille Addams à moi, les personnages sont intéressants. Tous. Morticia, Gomez, Fétide, Mercredi, Pugsley, La Chose, Max, Le Cousin Machin, … Tous ont du caractère. C’est inhérent au métier, je crois. Faut avoir «les couilles» d’y aller, dans le fossé. Faut avoir la rage de se battre, contre la Dame en Noir (cf : «La Grande Dame»). Tous ne vont pas «dans le fossé» me direz-vous. Oui mais ils y vont quand même, par procuration. Et ils sont là pour que les autres puissent y aller. C’est parce que l’agent hôtelier (arrrhhh quelle horreur de dire ça comme ça ! Misère d’anonymat !) vous a tendu la cafetière avec un sourire, au moment où la cherchiez, que vous avez ce petit truc en plus dans le moral. Tous ont du caractère, et un certain nombre a un caractère rude. Y’en a même qui m’ont fait de sales coups au début. 2 ou 3 seulement, sur quoi, 250 personnes, c’est rien. Y’en a pas mal qui ont été un peu durs. Et alors, votre famille vous a toujours souri béatement, à vous ? Y’a que des caractères forts. Un certain nombre de snipers authentiques. Que je trouve tous intéressants. On a beaucoup de Morticia, de Gomez et de Mercredi, au boulot.

La nourriture est délicieuse, comme dans tous les hôpitaux

Dans ma famille Addams à moi, on se marre vraiment bien. Pas seulement quand Oncle Fétide fait des blagues. On a cet humour cynique des gens qui croisent la mort tous les jours. Cet humour dérisoire, la «politesse du désespoir», disait Desproges. Cet humour qui se fout de tout. «On doit rire de tout, même de la mort. Du reste, est-ce qu’elle se gêne, la Mort, pour se rire de nous ? Ne pratique-t-elle pas l’humour noir ?» disait le même Desproges. On rit de nous-mêmes aussi, beaucoup. Se moquant les-uns-des-autres, et de soi, surtout. De nos erreurs. De nos imperfections. Cette dédramatisation permet la remise en question. À table, l’externe va se moquer de «l’infirmière qui sait pas piquer», parce que l’inter précédente, elle a galéré. Et en chœur, la tablée reprend. Invente des anecdotes, au sujet du nombre de fois où elle n’a pas réussi à piquer. Avec force détails grotesques. Invente, parce qu’en fait, c’est très rare. J’ai jamais vu des infirmières qui arrivaient à piquer aussi bien, à part peut-être aux urgences pédiatriques, et encore. La nuit, dans l’obscurité, par terre, en vrac. Ces patients qui disent «ah oui j’ai pas de veines on m’a toujours dit que j’étais impiquable». Sauf que là, en plus, ils sont exsangues. Et elles y arrivent. Parce qu’il le faut. On sourit comme des demeurés quand on passe devant un radar automatique, en levant la main pour faire coucou. On applaudit l’équipe qui rentre et dont le médecin vient de signer un certificat de décès. «Ah ben bravo, vous avez encore été mauvais !». On se poursuit avec des jets d’eau et de la Bétadine®. Pas une seule minute ne se passe sans que soit prononcée une blague salace. Sinon, faut s’inquiéter. On se lance de la mauvaise-purée de l’hôpital dessus à la petite cuillère, comme des sales gosses à la cantine. Des sales gosses de 20 à 65 ans. On monte le volume de l’autoradio à fond quand un morceau bien passe, et on le chante à tue-tête comme autant de grands tarés quand on part en intervention. On se prend dans les bras dans le garage des véhicules en dansant comme des idiots et en se disant des mots d’amour. On se prend dans les bras quand on a un passage à vide après une intervention douloureuse. Connerie mutuelle, réconfort mutuel.

Notre boulot est chargé en émotions fortes. Très fortes. Ma famille Addams à moi, c’est les gens du boulot.

Et je l’aime.

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7 commentaires pour La Famille Addams

  1. Où est-ce qu’on signe ? J’ai plein d’anecdotes félines à raconter ! * Sort *
    Sincèrement ça donne envie. Mais peut-être pas au tout début de sa formation. Peut-être plus en dernier année d’externat. Quand on a un minimum de « bouteille ». Ne s’improvise pas Gomez qui veut …

  2. Yem dit :

    Joli tableau, qui donne envie, vraiment.
    Un petit bémol issu de ma petite expérience Je suis passée au SAMU en tant qu’externe. L’accueil que j’y ai reçu a été bien sûr très variable en fonction des équipes. J’y ai vécu des choses très fortes et aussi de grands moments de solitude.
    Mais mon souvenir le plus marquant sont les soirées alcoolisées auxquelles j’ai allègrement participé. Aller en véhicule d’intervention à la grande surface du coin pour acheter les provisions. Aller en véhicule d’intervention à une fête je sais où, avec des gens inconnus qui se tapent tous la bise et se pelotent les genoux, voire plus. Et être appelés sur une intervention avec de l’alcool dans le sang. Je ne sais pas si ces comportements sont fréquents et / ou tabous, mais à postériori c’est flippant.

    • docadrenaline dit :

      Les moments durs existent. Mais on essaie de ne laisser personne seul avec ça. Après, quand on rentre chez soi, c’est parfois inévitable. On a l’impression, probablement à tort, que les « autres » (pas du service) ne peuvent pas comprendre.
      Pour ce qui est des beuveries, sans langue de bois : jamais vu, jamais fait. Barbecue et repas améliorés oui, mais sobres, sauf pour ceux qui ont fini la garde. Ça n’est peut être pas le cas partout, ou ça n’était peut être pas le cas partout. Les temps changent.

  3. Babeth dit :

    Oh punaise qu’il est beau ce billet! (merde, j’ai rien d’intelligent à dire en fait, juste que je suis émue par ton texte mais c’est d’un bateau… pfff)

    • docadrenaline dit :

      Non mais c’est gentil.
      De se dire, bon, objectivement : je suis pas particulièrement jolie, je suis nulle et je sais rien faire, je suis mauvaise sur tous les plans MAIIIIS :
      – je sais faire les enfants (les élever c’est autre chose, Chéri d’Amour assure +++++++)
      – a priori je suis vaguement lisible, vive internet.
      En tous cas votre commentaire me touche et me fait du bien.
      Merci.

  4. SophieSF dit :

    «On doit rire de tout, même de la mort. Du reste, est-ce qu’elle se gêne, la Mort, pour se rire de nous ? Ne pratique-t-elle pas l’humour noir ?» Aaah, Desproges…

    Je suis super en retard dans la lecture de ton blog (c’est pas bien, pardon), mais c’est tellement ça. Si il n’y avait pas de Famille Adams, il n’y aurait personne au Samu ou ailleurs à l’hosto. Je pense encore à mes « […] sales gosses de 20 à 65 ans », parfois. Heureusement qu’on a beaucoup ri. On en a même oublié notre externe à la Fnac, un jour, en partant! Pouf-pouf. (« allo le Samu, bin hey ils sont partis sans moi dis-donc », huhu »)
    Merci pour ton blog, et de passer du temps à partager tout ça avec nous. On en a de la chance, dis! 🙂
    (et au fait, si tu donnes toujours par mail le code pour lire « 20.000 lieues sous les mers, je suis preneuse, rapport à mon retard;))

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