Le tunnel

Parfois, souvent même, nous partons en intervention pour des suicidés. Défenestrés. Pendus. Intoxiqués volontaires par des médicaments. «Flingués» = par arme à feu. Y’a les réussis, plus ou moins moches à voir. Et les ratés. Dans les ratés y’a ceux qui ne voulaient peut être pas vraiment mourir, mais juste tirer très fort sur la sonnette d’alarme. Et y’en a aussi qui voulaient vraiment, vraiment, réussir leur départ, loin de ce monde qui les fait trop souffrir. Parfois aussi, «ils ont l’air» ratés, parce qu’ils ont encore une activité cardiaque. Donc sont ramenés à l’hôpital, intubés-ventilés-etc. Contrairement aux réussis d’emblée. Mais ces «soi-disant» suicidés ratés, après le scanner ou l’électro-encéphalogramme, sont bel et bien déclarés morts, parce que ça fait longtemps qu’y plus rien qui se passe là-dedans, dans leur tête criblée de balles, ou ayant trop baigné dans la soupe toxique résultant de la prise massive de médicaments. Tous ces suicidés «réussis» ne souffrent plus, en tout cas.

Leurs proches, si. Souvent, c’est un des membres de la famille qui l’a trouvé, pendu. Qui a appelé les secours, l’a dépendu en coupant la corde. Parfois ce sont des enfants qui trouvent le défunt. Ce n’est pas si rare. Ils doivent grimper sur le meuble sur lequel on leur avait interdit de grimper, mais là tant pis. De leurs petits bras tendus avec les ciseaux à bout rond ils coupent. De leurs petits doigts ils composent le 15. C’est horrible, me direz-vous. Oui c’est horrible. Quand c’est un adulte qui fait la macabre découverte, c’est pas folichon non plus. Il y a ceux qui s’y attendaient, plus ou moins. Parce que le mari / la femme / la mère / le père / le frère (…) était dépressif, on le savait depuis longtemps. C’était suite à son licenciement. Ou au décès de son enfant, dont il ne s’était jamais remis. Il prenait un traitement, pour ça, pour la dépression. Depuis quelques temps il n’allait plus voir le psy-chologue / -chiatre / -chothérapeute. «On» s’y attendait plus ou moins. Parfois plutôt moins. Ça avait l’air d’aller mieux, ces derniers temps. Il avait retrouvé du boulot. Il avait réservé un voyage en amoureux pour les prochaines vacances. Elle avait dit «Bonne nuit, Maman», avant d’aller se coucher boulotter tous les médicaments qui lui tombaient sous la main. Parfois «on» n’aurait jamais imaginé ça. Tout allait bien. Point de dépression, point de souci, «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible». Et vlan.

J’imagine qu’il y avait comme un tunnel, sombre et triste. Qu’aucune lumière même ténue n’était visible au bout. Que cet acte était le seul envisageable. Oui c’est horrible, pour les proches. Mais ça devait être si dur que tant pis. C’est monstrueux, pour les proches. Qui suis-je pour juger ? Alors je ne juge pas. Parfois, sur le moment, si. «C’est quand même dégueulasse de faire ça à son gamin !» je marmonne en rentrant d’intervention, après avoir signé le certificat de décès. Sur le moment. Mais au fond, non. Je ne peux pas juger. Il doit falloir être profondément triste, pour faire ça. Si triste que l’air en est imprégné.

Je me souviens être allée prendre en charge un gamin, encore mineur. Il avait bouffé tant de médicaments qu’il avait grillé tous ses neurones. Il respirait encore, avait une activité cardiaque et tout le tralala. En rentrant dans la pièce, une odeur de mélancolie abyssale m’avait prise au nez. Ça a une odeur, la tristesse. Et dans les yeux des proches, il y a une expression. Typique. Il arrive qu’on parte en intervention si vite qu’on ne sait pas sur quoi on part. Et que la régulation croule tellement sous les appels que personne n’a le temps de nous prévenir par radio ou par téléphone. Que sur place les pompiers soient dans la pièce où gît le défunt. En entrant dans la maison, on croise la famille. Instantanément, on «sait», de quoi il s’agit. Un suicide. Mort. Ce regard. C’est pas le même que pour un arrêt cardiaque dont l’origine est autre. Non. Ma description ne peut qu’en être incomplète. S’y mêlent effroi, douleur, incompréhension, incrédulité à la «pincez-moi c’est un cauchemar», amour (oui, on y perçoit aussi l’amour tant porté à celui qui quelques heures avant, partageait la vie), compassion (envers le défunt, envers les autres proches). Un soupçon de culpabilité aussi, et ça, c’est affreux. Parce qu’on devine que le soupçon deviendra, à un moment, une pesante obsession. Dans ce regard il y a aussi le temps qui s’est figé. Brutalement. Après n’existe pas, en tout cas pas en cet instant. Après, c’est un précipice.

Mon boulot à moi, enfin je crois, c’est d’empêcher le tunnel de s’emparer définitivement des proches. De leur dire qu’y de la lumière, si jamais ils plongent dedans, à leur tour. Faut faire la réanimation de ceux qui «ont l’air» ratés mais qui ne le sont pas. Ceux-là, leurs familles fondent dans l’intubation, la technique, le transport à l’hôpital,  l’espoir que tout ira bien. Je ne sais pas ce qu’il «faut» faire. Mais moi, quand je sais que c’est juste partie remise, qu’en fait il n’y a pas d’espoir, je ne leur mens pas. Je ne dis pas «oh, vous savez, il est crevé, son cerveau est complètement cuit, même si il n’en a pas l’air». Non. Je suis bête et urgentiste mais quand même pas à ce point. Mais je dis que tout est fait pour qu’il y ait des chances que ce geste n’ait pas les conséquences les plus dramatiques, que c’est pour ça qu’on va aller dans un service de réanimation. Mais qu’il n’est pas dit que tous ces soins suffisent. Qu’il est possible que le cœur s’arrête avant qu’on arrive à l’hôpital  et que nous ne puissions le faire repartir. Et dans tous les cas, je prononce un mot bien lourd de sens, en disant que son état est «gravissime» ou «catastrophique», ou «extrêmement précaire» dans le cas où j’ai le sentiment que les deux premiers ne pourront pas être entendus. Pour ceux qui sont déjà morts, avec ou sans manœuvres de réanimation de notre part, mais pour lesquels je signe «in situ» le certificat de décès, c’est plus simple. Y’a pas cette ambiguïté quant à une évolution favorable possible. Je sais qu’ils le savent, d’emblée, à cause de ce regard que j’ai croisé en entrant. Leur dire qu’ils n’y sont pour rien. Leur dire qu’ils ne sont pas obligés de «comprendre» ce geste. Leur dire qu’il est naturel d’avoir besoin d’être aidé, qu’ils ont des proches pour cela, que d’ailleurs se soutenir les-uns-les-autres ça aide, mais qu’il y a également des gens dont c’est le métier, parce que parfois on ne veut pas faire porter aux proches la douleur mise en paroles que l’on ressent. «Ah ben la gamine c’est sûr je vais l’amener au pédopsy». Oui, et vous, Madame, ça serait pas mal aussi de vous occuper de vous. De voir quelqu’un aussi, pour votre douleur à vous. «Faut pas hésiter, Madame, c’est plus que normal». Leur dire qu’il y a le deuil, que c’est dur, et que ça prend du temps. Leur dire que «l’après» existe. La lumière. La vie, qui reprend. Qu’ils n’oublieront jamais, bien sûr, mais qu’ils arriveront à vivre après. Oh je ne crois pas que je « maîtrise» ces situations-là, et d’ailleurs je me demande si c’est possible. Mais en général j’ai le sentiment d’être un tant soit peu arrivée à trouver quelques mots. Ce ne sont pas que des mots, d’ailleurs. Il y a la posture, le ton de la voix, le regard, le fait d’avoir enlevé les gants en latex pour empoigner la main du conjoint. Le respect des silences. Certaines fois, il y a un, ou plusieurs membres de la famille, qui se réfugie(nt) dans la colère. C’est plus difficile de les atteindre, ceux-là, pour leur porter le message d’empathie qu’on a. «Toutes mes condoléances, Monsieur, …». «Oui, merci, putain il fait chier, faire ça à Maman, qui a son cancer, de toute façon il pense qu’à sa gueule, oui, bon, les papiers alors, ah ça c’est le certificat de décès, ok, je dois aller à la mairie avec alors ? Ah non c’est bon, y’a ces messieurs qui s’en occupent [NB : les morts violentes notamment par suicide impliquent que l’on mette un «Obstacle médico-légal», donc dans ce cas ce sont les forces de l’ordre qui se chargent de recueillir le certificat] ah bon oui ok». Ceux-là c’est difficile. Les autres c’est pas facile non plus, certes. Mais ceux-là, je galère vraiment à leur apporter du réconfort, parce qu’ils n’en veulent pas. Ils luttent de toutes leurs forces pour se convaincre qu’ils n’en ont pas besoin. Tôt ou tard, il faudra les ramasser à la petite cuillère, quand la colère sera retombée, ou qu’elle se sera épuisée. Je souhaite qu’il y ait quelqu’un pour être là, à ce moment-là. J’ai comme le pressentiment, mais peut être que je me trompe, que ce ne sont pas «ceux-là» qui vont aller demander de l’aide quand ils n’auront plus la force d’être en colère pour tenir debout. Quand je peux, je préviens un autre proche, ou quelqu’un-sur-les-lieux qui est moins concerné, qu’il faudra veiller au grand-colérique-de-service. Que lui aussi aura besoin de soutien.

On fait vraiment un boulot à la con, hein ? Oui mais j’aime ça. Je n’aime pas que les gens se suicident. Je n’aime pas qu’ils aient été tristes au point d’en arriver là. Je n’aime pas que leurs proches se trouvent confrontés à ça. Je n’aime pas être privée de jouer à Zorro, le médecin-bête-et-urgentiste qui kiffe mettre des tuyaux partout à 4h du mat, sauver les vies de ceux dont les artères contiennent plus de cholestérol que de sang, Zorro qui a trouvé la bonne planque pour ne pas être le médecin traitant qui suit l’évolution du cancer-qui-de-toute-façon-aura-le-dernier-mot, ni le réanimateur qui doit expliquer à Henriette, 78 ans, les mains cagneuses et un accent à couper au couteau que non, là, Germain a l’air de respirer mais-c’est-la-machine et qu’en fait non, son cerveau n’est pas encore mort, mais on sait déjà que ses chances de survie sont égales à – 10 000. Zorro a même trouvé un moyen d’échapper à la misère sociale. Oh on la voit, on y plonge même (en-apnée-parfois-à-cause-de-l’odeur oui c’est odieux ce que je dis) dedans pour en extraire celui qui ne peut pas prendre son traitement parce que certes c’est remboursé mais le bus pour aller à la pharmacie ne l’est pas. La misère sociale, Zorro, il n’en a que faire. Il dégaine la haute technicité de la médecine d’urgence préhospitalière, rétorquant au nanti local comme au cul-terreux que «non sa carte vitale en urgence c’est pas grave si on ne sait pas où elle est, on s’en fiche en urgence». Zorro est même fier que dans ce pays, on ait la même équipe SMUR que l’on soit PDG d’une multinationale ou SDF. Allé, je me suis encore égarée. Non, je n’aime pas les suicides, et je n’aime pas l’incommensurable souffrance des familles des suicidés. Mais j’aime avoir la certitude que des mots de réconforts ont été prononcés. Des mouchoirs tendus. Du «fluide» passé, au travers des mains serrées, avec intensité et sincérité. Par moi-même. Par les pompiers, très souvent présents sur place, avec nous. Par «mon» infirmier(e) («mon» car de la même équipe, mais je crois que dans ces moments-là c’est le cœur de la personne qui parle, singulièrement). Par l’externe (si c’est trop «moche», je propose aux externes de rester dans le véhicule, mais ils viennent, d’eux-mêmes, la plupart du temps). Par l’ambulancier(e) du SMUR. Que nous tous, nous avons donné, ce petit morceau de notre âme pour empêcher le tunnel de gober tous crus ceux qui restent, après.

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2 commentaires pour Le tunnel

  1. Yem dit :

    ton humanité et ton auto-dérision sont un plaisir. Par contre ta production écrite m’impressionne un tantinet. Tu as plusieurs cerveaux? plusieurs mains dominantes? Allez donne moi ton secret 😉

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