Engagez-vous, rengagez-vous. Le Mythe Fondateur.

Urgentiste passionnée

Hein que c’est nul un billet qui a 2 titres, hein ? Je ne savais pas lequel choisir…

Pourquoi j’ai choisi ce métier ?

– parce que j’aime qu’on vomisse sur mes chaussures à 2h du mat ?

– parce que je kiffe les alcoolos ?

– parce que ça me plait d’annoncer un pronostic vital réservé, voire carrément le décès, à des parents d’un jeune de 17 ans ?

– parce que mon grand plaisir, c’est d’être considérée comme une m…. par mes confrères (généralistes, spécialistes) ?

– parce que c’est bon de pouvoir dire à mes enfants : «Non mes amours demain je ne serai pas là pour Noël, je dois aller travailler» ?

– dans la même série : parce que mon chéri se demande régulièrement si je ne l’aime pas moins que mon boulot, et que ça met du piment dans le couple ?

Ben non, aussi saugrenu que cela puisse paraître, non, ce n’est pas pour ces charmantes raisons.

Peut-être parce qu’en fait j’ai ça dans le sang. Attention, attention, j’ai pas dit que j’étais «bonne». Non mais si on remonte à l’enfance, c’est vrai, rétrospectivement  que j’ai toujours été meilleure (un peu moins mauvaise, donc) dans l’urgence. Les devoirs faits à l’arrache dans le bus 15 min avant de les rendre : meilleures notes que ceux faits sagement dans le week-end. Idem pour les interros surprises oh-merde-j’avais-pas-révisé. Par extension idem pour les situations de crise. À l’échelle d’un enfant. Mais cela  je ne l’avais pas réalisé.

Il y a eu cet oncle-par-alliance, qui a fait partie de mon entourage familial quelques années, jusqu’à ce que l’alliance se rompe. Il était médecin. Généraliste. Je lui dois ma «vocation». Je kiffais ses récits médicaux. Le suivi de ses patients. Parfois, il m’emmenait en visite avec lui. Je restais sagement dans le salon avec Mme, pendant qu’il allait examiner Mr dans la chambre. Et quand l’année d’après, je retournais chez Mr et Mme, ben oui, ça me plaisait. Plus jeune, l’oncle avait fait du SAMU. Probablement pendant son «résidanat» (ex-internat de médecine générale). Oui a posteriori, je crois que je kiffais encore plus ses récits de SAMU. Mais cela, je l’avais oublié.

Il y a eu la fac de médecine. En 2e année, au tout début de l’année, nous avions un stage infirmier. J’avais ORL. Et des cours. En fait c’était pas que des cours. C’était du marketing peut être. Les 3 premières semaines de cours, avant même la «rentrée» officielle, nous avons eu des cours de médecine d’urgence. Probablement pour nous préparer à affronter une éventuelle urgence vitale en stage, en attendant des «renforts» = nos chefs. C’était super bien ces cours. Ils étaient orchestrés par VieuxProfesseur. Vieux mais enthousiaste. Nous apprîmes ce qu’était un massage cardiaque, le matériel de base, etc. «Et ça, ça s’appelle une pince de Mohr, et il ne faut pas prononcer son nom devant les patients si ils sont conscients, parce que ça leur fait peur». Rires dans la salle. C’était pour nous préparer au-cas-où. Mais quand même, que nos tous premiers cours de jeunes étudiants ça-y-est-le-concours-est-passé soient des cours de médecine d’urgence, c’était ptêt une brillante opération marketing. En effet quoi de mieux pour marquer les esprits et susciter l’envie ?

« Des vies, de sauver tu tenteras. » Les étudiants en médecine sont captivés par VieuxProfesseur

Et puis il y a eu ça. Ce que j’appelle le Mythe Fondateur. Sauf que c’était pas un mythe, ça s’est vraiment passé.

À l’époque, je vivais entre LaVille dans laquelle je suivais mes études, et LesChamps. Aux champs, il y avait mon chéri de l’époque. Je ne rentrais que le week-end. Dans notre chez-nous d’amoureux. C’était un vendredi soir, de ma deuxième année de médecine, soit quelques semaines après les cours de VieuxProfesseur. Il faisait nuit. Il pleuvait. Chéri-de-l’époque conduisait. Nous étions presque arrivés à LesChamps. Il nous restait à traverser PetiteVilleDuCoin et rouler encore quelques kilomètres, et à moi le feu de cheminée, la cuisine avec les œufs de ferme du cousin de Chéri-de-l’époque et les légumes du potager de Beau-Papa-de-l’époque. Nous étions au niveau de la zone industrielle (enfin, c’est un grand mot) de PetiteVilleDuCoin. Chéri-de-l’époque a ralenti. Y’avait un type au dehors, sous la pluie, qui faisait de grands signes. Nous nous sommes arrêtés. Je suis descendue de la voiture.

Un homme, âgé et bedonnant, gisait au sol dans un subtil mélange de sang et de pluie. Il avait été renversé par une voiture. Je m’en suis approchée. Me suis tournée vers le «témoin», pour savoir si l’alerte avait été donnée. En même temps qu’il me répondait par l’affirmative, mon regard avait capté l’image de quelqu’un qui était au téléphone dans la station-service à côté. Oui y’avait pas de téléphones portables à l’époque. Et non j’ai pas 3500 ans.

Tout est allé très vite. L’homme au sol. «Bonjour Monsieur, ouvrez les yeux, serrez moi la main» et en même temps je te pince pour voir si tu réagis et je me penche pour voir tangentiellement si tu respires, ou pour sentir ton souffle sur ma joue. Tout bien comme on m’avait appris. Il est en arrêt. Oh merde. «Liberté des voies aériennes», on m’avait appris. Et vas-y que je te fourre 2 doigts en crochet dans le gosier pour en extraire un petit bout de carotte (??) préalablement vomi. Subluxation de la mandibule. Shit. Va falloir le masser. Motivation. Mais j’ai jamais fait ça, moi ! Je veux dire, en vrai ! Et là, me pleut un gaillard. La trentaine, 1m90, 95 kg de muscles. Se penche sur le monsieur. Annonce de sa voix graaaaave «Je suis secouriste». «Donnez-lui un coup de poing sternal, et commencez le massage cardiaque» lui dis-je, tout en restant à la tête du Monsieur-par-terre. Mr Muscles me regarde, avec un œil qui dit «WTF ???» et un œil qui dit «Mais pour qui elle se prend, celle-là, pour me donner des ordres ?». «Je suis étudiante en médecine», lui dis-je, pour justifier mon autorité. Ça le fait du feu de Dieu, puisqu’instantanément son attitude dit «ah, ok» et il s’exécute.  Shit. Va falloir le ventiler. Beuuuuuurk. Et là, 2e miracle pluviométrique, me tombe un ambu entre les mains (un «ambu» c’est un truc avec un masque, une valve et un ballon, qui permet de ventiler le patient sans avoir à faire du bouche-à-bouche). L’ambu pleut d’un ambulancier privé qui s’est garé à l’instant derrière moi, et qui passait par là par hasard. Je le ventile.

Après, arrivent les pros. Les pompiers. Prennent l’affaire en main. Je m’éloigne. Je m’occupe de menus détails attenant à la circulation automobile. Histoire que ma fréquence cardiaque descende en dessous de 180. De loin, je vois que le SMUR a mis vachement de temps à l’intuber, c’était la galère apparemment.  Dans la bataille, y’a eu le décès sans réa de mes chaussures, en nubuck couleurs pastels. Pleines de sang / pluie / bouillasse. Et puis j’ai 2 petites plaies, parce qu’il y avait du bris de pare-brise partout. À ma demande un pompier me tend une dosette de Dakin®, que j’applique sur mes plaies, et quelques compresses. Je rentre à la maison. LesChamps. Dans la soirée, j’appelle mon meilleur ami, carabin-débutant comme moi. Pour me rassurer. Oui-j’ai-tout-bien-fait-comme-on-nous-appris-c’est-bien. Il dit que pour mes plaies, ça serait bien de me signaler aux urgences, au cas-où. Au cas-où le Monsieur-qui-gisait ait une infection pourrie genre VIH. Le lendemain matin je me suis donc présentée. J’ai pas fait «d’entrée», juste je suis allée voir le médecin de garde et je lui ai dit que voilà, j’avais participé à la réanimation cardio-pulmonaire du Monsieur-qui-gisait à l’entrée de PetiteVilleDuCoin la veille, et que je m’étais coupée, et qu’il y avait du sang, alors que je voulais bien qu’il note mon nom au cas-où. Et pi j’ai demandé. Le Monsieur-qui-gisait était mort. Mais je n’aurais pas pu faire grand-chose, parce qu’il avait tout cassé dedans son corps, et que c’était perdu d’avance. Ok. Ah bon, c’est pas comme dans les séries, où tu apprends que le Monsieur va très bien. Merde alors.

Le Monsieur-qui-gisait n’avait pas de vilaine infection pourrie. Mais à l’Hôpital de PetiteVilleDuCoin, en tapant mon nom dans leur base de données, ils ont retrouvé l’adresse de ma marraine. En terminale, je vivais chez ma marraine, non loin. Et j’avais été une fois en consultation avec un ophtalmo à l’Hôpital. 3 mois plus tard, ma marraine a reçu, à mon nom, une facture de l’Hôpital. Dans les 18 francs, je crois. Je ne l’ai jamais payée.

Croyez moi ou pas, mais cette histoire, je l’avais quasiment oubliée. C’est quand j’ai fait mon premier stage d’externe, en 4e année, au SAMU, que j’ai découvert mon kif pour la médecine d’urgence. Je l’avais quasiment oubliée. Elle travaillait silencieusement dans ma tête, je crois.

Je l’aime ce métier. Oh, j’en aime plein d’autres, des trucs qui ont rien à voir avec la médecine, et puis la médecine générale aussi, qui est ma formation «initiale». Mais bon sang, que je l’aime ce métier. Peut-être un peu à cause de ce Mythe Fondateur. Qui lentement, mais sûrement, a forgé mes petits circuits neuronaux.

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4 commentaires pour Engagez-vous, rengagez-vous. Le Mythe Fondateur.

  1. Yem dit :

    c’est vraiment intéressant de comprendre comment ton histoire et ton caractère mêlés ont fait de toi une urgentiste passionnée. Je comprends mieux pourquoi moi j’en suis incapable à ce jour. Accessoirement: j’admire globalement les urgentistes. Mais pour l’avoir vécu en tant qu’externe puis interne, les MG sont quand même souvent considérés comme des merdes, incompétentes qui plus est, par les urgentistes.Non? Enfin les choses ont peut être évolué favorablement et cela n’est certainement pas systématique.
    Bravo!

    • docadrenaline dit :

      En fait, j’ai un projet de billet sur la relation « je t’aime, moi non plus » entre urgentistes et généralistes. J’avais déjà travaillé un peu là dessus. Y’a des trucs intéressants à lire à ce sujet.
      Personnellement, je ne méprise pas LES généralistes, dont je suis, d’ailleurs. Y’en a bien 1 ou 2 qui me sortent par les yeux, mais y’a 1 ou 2 de chaque spécialité, y compris la mienne, et puis 1 ou 2 IDE aussi, … Enfin bon. Le truc c’est d’arriver à se rappeler que LE mec n’est pas représentatif de sa profession, et pi qu’on est tous humains.
      Pour ce qui est des « motivations » à faire nos métiers, je me demande souvent si mes confrères, toi par exemple, ont le même genre de « Mythe Fondateur ». C’est le cas, pour toi ?

      • Yem dit :

        Pas vraiment. Pour moi la médecine générale est devenue progressivement une évidence par élimination successive de ce que je ne voulais pas être : j’ai compris que je ne voulais pas voir que des enfants ou que des seniors ou que des malades psychiatriques, mais tout ça à la fois. Et J’avais hâte de quitter l’hôpital aussi. Aujourd’hui, j’ai la certitude que je fais le métier qui me convient, mais à l’époque je n’avais pas de convictions en débutant. La vocation est tardive!

  2. Ambroisia dit :

    Vous étiez dans une bonne fac, alors – parce que dans la mienne, une « grande fac parisienne » on nous apprend vaguement à masser en fin de P2, et un peu plus sérieusement en D1. Mais aujourd’hui je sais toujours pas calculer un glasgow, jamais appris …

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