Dans vos yeux, Madame

Madame

Nous sommes allés vous chercher dans le service de gériatrie où vous séjourniez depuis peu. Nous vous avons amené à l’hôpital. Vous aviez déjà une perfusion, mais j’ai préféré que l’on vous en pose une autre. Cela n’a pas semblé vous faire mal. Les soins médicaux que nous vous avons prodigué sont dits de réanimation, mais en dehors de cette perfusion posée, nous ne vous avons pas agressé avec des gestes invasifs. C’est ce que l’on a mis dans la perfusion qui est de la réanimation. Nous avons changé radicalement l’axe de la prise en charge médicalement, mais je ne jetterais pas la pierre au médecin qui s’est occupé de vous avant notre arrivée, parce que votre cas était complexe. Il m’était sans doute plus facile de savoir où aller en ayant en tête ce qui n’avait pas marché. Enfin, vous vous sentiez mieux à notre arrivée à l’hôpital  et ça, j’en suis contente. Vous m’avez souri. C’était ce matin.

Vous devez être morte maintenant.

J’ai appelé pour prendre de vos nouvelles. Confirmer mon diagnostic. Le traitement que nous avions entrepris vous a fait du bien, mais n’a pas suffi. Mes collègues de l’hôpital ont amorcé une escalade thérapeutique, tout en minimisant les gestes invasifs. Votre état ne s’est pas amélioré. Votre pathologie aiguë était gravissime. Votre organisme trop faible. Devant l’échec des traitements, il a été décidé de ne pas vous exposer aux extrêmes de la réanimation, d’autant que ça n’aurait pas forcément été plus efficace.

Vous étiez très âgée. Toute frêle. Je ne pense pas que vous dépassiez les 35 kg.

Je ne sais pas à quel point je projette. Dans vos yeux, Madame, lorsque je vous ai parlé ce matin, j’ai perçu votre sagesse. Celle d’une petite dame qui a tant vécu, et qui voit s’affairer autour d’elle autant de blouses blanches qui chacune pourraient être ses petits-enfants. Votre regard était doux, vif, et bienveillant. À mon arrivée il exprimait une plainte, mais j’étais satisfaite que lui succède un apaisement lorsque je vous ai confié à mes collègues, parce vos symptômes étaient déjà bien plus supportables.

Mes collègues ont mis en œuvre des soins de confort, et je connais leurs compétences humaines et médicales dans l’accompagnement de la fin de vie.

Je ne vous ai pas sauvé, Madame. J’espère que vous avez pu lire en notre équipe toute l’empathie et le respect qui vous est dû. Je ne vous ai pas sauvé, mais je crois avoir soulagé transitoirement vos symptômes. Je ne vous ai pas sauvé, pas plus que mes collègues de l’hôpital.  Et je souhaite de tout mon cœur que vous soyez partie dans la douceur, sans souffrance.

«Guérir parfois, soulager souvent, comprendre toujours».

C’est aux milliers de choses que semblaient dire vos yeux que je vais penser en m’endormant.

Au revoir Madame.

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5 commentaires pour Dans vos yeux, Madame

  1. Docarnica dit :

    Grande douceur au moment de dire adieu. Merci de ce billet un peu triste.

  2. En un regard … les yeux sont, dit-on, les fameuses fenêtres de l’âme. A plus forte raison, on se perd dans un océan infini quand on a le malheur ou la chance de plonger dans de tels précipices. J’ai l’impression qu’on n’en revient jamais indemne.
    La petite citation, je l’aime beaucoup. Même si je croyais que Pasteur avait dit « Guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours ». N’empêche … « comprendre », c’est beau aussi.

  3. Vincent dit :

    C’est tout à fait ce même frisson qui m’a fait opter pour les soins palliatifs, après avoir passé quelques très bons mois dans l’Urgence: tout est probablement plus facile quand on sait que la mort n’est pas une ennemie.

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