Primum non nocere

Homme 40 ans, sans antécédents. Non fumeur, pas de facteurs de risque vasculaire.

Son épouse appelle le 15 car il présente une douleur thoracique. La régulation envoie les pompiers. Parmi eux, une de nos infirmières du SAMU, qui est aussi infirmière pompiers. Elle ne sent pas, alors elle demande un renfort SMUR.

À notre arrivée : fonctions vitales ok, douleur thoracique depuis 1h30, rétrosternale constrictive irradiant aux épaules. Intense. Le patient a «bonne» mine mais il est algique, ça se voit. Examen RAS (bruits du cœur réguliers sans souffle, pas de signes d’insuffisance cardiaque, pouls et TA normaux symétriques, pas de souffle vasculaires, pas de signes de TVP). La douleur est majorée aux mouvements respiratoires. Elle est totalement soulagée par l’antéflexion. L’ECG est normal.

En cherchant bien, oui, il a bien eu un petit rhume la semaine dernière. Je brandis fièrement le diagnostic de péricardite. Je lui explique, ainsi qu’à son épouse, le caractère viral et bénin probable. A la régulation qui me propose de lui faire 250 mg d’Aspégic (SCA non ST+ faible risque) je dis que non, ça fait péricardite, vraiment, et que si je veux le soulager il me faut faire toute l’aspirine que j’ai. Me retrouver sans aspirine sur un ST+ au cas où j’enchaîne  ça m’ennuie, donc non. Je lui fais 1g de Perfalgan. Et il part non médicalisé vers la clinique d’à côté, qui dispose d’une très bonne USIC.

Le cardiologue de la clinique le reçoit, l’examine. Peut-être me ment-il (par gentillesse) en me disant plus tard qu’il fait la même observation et arrive à la même conclusion que moi. De fait, il met un coup d’écho. Oui y’a bien un peu de jus dans ce péricarde. Mais raaaaaaaaaaaaaah c’est quoi cette aorte thoracique qui fait 70 mm de diamètre ???

La clinique n’a pas de plateau de chirurgie cardiovasculaire. Et qui c’est qui transfère le patient de la clinique au CHU ? C’est bibi. Il est toujours aussi bien le patient. Il a eu de la morphine, une benzo, et se trimballe un PSE d’antihypertenseur. Le cardio m’a tellement menti ? protégé (?) en me disant qu’il n’était même pas sûr d’avoir vu ce qu’il avait vu que moi-même j’en doute. Il est vraiment bien ce patient. Rose.

Je le pose au déchocage du CHU. Il va au scan d’emblée. Le CCV est derrière la console. Prend le téléphone, appelle le bloc, hurle «TOUT DE SUIIIIIIIITE». Le patient est en train de fissurer.

Il monte au bloc. En entrant, il rompt.

Il va très bien maintenant. Z’ont été très bons. Waaaah.

Bon sang que j’ai bien fait de ne pas lui faire d’aspirine.

Bon sang que j’ai été mauvaise. Franchement. Prendre une dissection aortique pour une simple péricardite virale. «Ne vous inquiétez pas, c’est probablement une petite irritation de l’enveloppe du cœur, causée par un virus, ce qui n’est pas grave. Il faut juste qu’il aille à la clinique pour vérifier que ce n’est pas autre chose.» Ouaip. Le gentil cardiologue m’a dit que c’était l’hémopéricarde qui lui faisait mal, d’où la confusion diagnostique. Mon infirmière schizophrène (mi SMUR, mi pompier) avait eu le nez, elle, de ne pas le sentir, ce patient.

C’était une journée à thème «transportons des patients qui ont une bombe à retardement intrathoracique et restons zen». Dans l’après-midi, j’accompagnais une patiente d’un bout à l’autre de la ville, 40 ans et un thrombus de 8 cm (si si !) dans le VD.

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4 commentaires pour Primum non nocere

  1. Pépite dit :

    Ouah
    Alors ça ça s’appelle une bonne étoile… Pour le patient, s’entend. Et dans le contexte de « je fissure mon aorte ».
    Après, pour l’IDE et pour toi ça s’appelle de l’instinct.
    Pour moi ça s’appelle le coup de stress du retour à la réalité!!!

  2. Docarnica dit :

    Un diagnostic pareil est extrêmement difficile à faire. Juste pour dire la fille d’une patiente est morte à 40 ans dans son lit. À consulté 2 fois dans les jours précédents pour douleurs dorsales hautes. Autopsie: dissection. C’est un piège absolu . Joli billet encore. La médecine n’est pas qu’une science.

  3. L’anecdote est absolument risible mais je tiens à la faire : en lisant, tout fier de mes petites notions de sémiologie, j’ai essayé de deviner le diagnostic en même temps que le récit. J’ai pensé à la péricardite. Même si, à la fac, on nous a dit qu’elle n’avait, en général, pas d’irradiation. Puis je me suis dit qu’on avait là probablement un cas particulier. Pas une seule seconde j’ai pensé à la dissection aortique. Avant de la voir écrite, là, à la fin du post.
    Je devrais réviser ma sémio, encore un peu … CQFD.
    Pour la littérature, j’adore « Primun non nocere ». Rien de plus vrai. Dans le même genre, je citerai bien « L’erreur est humaine » même si, d’après le post suivant, tu l’écris déjà.
    Un vrai plaisir de lire ces pages, vraiment.

    « Oui, Sémio, j’arrive ! »

    • docadrenaline dit :

      Les péricardites irradient souvent en pratique. Ressemblent à des infarctus en fait. Sur le plan « Sémiologie téléphonique de la douleur ». Mais majorées aux mouvements respiratoires et soulagées par l’anteflexion.

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